Archives de catégorie : Festival

– L’atelier d’écriture animé par Yves Ughes, dans le cadre du Festival de poésie de la foi de Montpellier

Les participants

Yves aussi a fait l’exercice!

« Hyelzas », pour Colette et Michel Brunet

– « Le jardin est visage »: une interview d’Éric Chassefière, dans le cadre du Festival de poésie de la foi de Montpellier

Éric Chassefière (Photographie de Michel Brunet)

Oui, je pense qu’on peut dire cela. Je n’analyse pas quand j’écris, je m’assieds et je me laisse pénétrer par le paysage en sorte que c’est le paysage qui finit par parler à travers moi. L’écriture est alors acte d’écoute plus que de parole. Et là, c’est peut-être en effet le jardin qui me parle, non seulement par sa voix, mais à travers tous les traits du visage qui s’en dessine dans le miroir de l’humain. Le jardin en quelque sorte se fait miroir, reflétant en l’enrichissant des mille couleurs de la mémoire le visage d’aujourd’hui, qui se fait visage de toute une vie. Une vie de jardin à jardin, car je suis né littéralement dans un jardin, celui du mas provençal de ma prime enfance enchanté de mistral, et m’installant à Frontignan, après une vie passée à Paris, un nouveau jardin, mais toujours habité du même mistral, qui lui prélude à l’accomplissement final. Le jardin qui clôt, et ouvre en même temps. Une redécouverte en quelque sorte.

C’est vrai qu’avec l’âge venant, et la santé étant heureusement toujours là, et par ailleurs ayant changé de monde, puisque la retraite arrivant je suis passé du monde de la recherche en sciences dures à celui de l’écriture poétique, je me trouve dans une nouvelle configuration, libéré des contraintes du quotidien professionnel, à me chercher un nouveau visage, celui de qui contemple la beauté. C’est ce visage-là dont je me sens responsable, ce visage reflétant la beauté qu’il contemple, celle de ce jardin notamment, mais pas uniquement, celle aussi des personnes qui m’entourent. Je suis clairement dans une quête de beauté et d’amour, c’est cette quête je crois, quête de soi-même et de l’autre à travers soi-même, qui constitue le fil conducteur de Le jardin est visage. Il y a bien me semble-t-il cette idée d’évolution que vous mentionnez. Une nouvelle jeunesse à rejoindre, dirais-je, en sorte d’accomplir une vie, en devenir la courbe, naître et mourir d’un même geste. Un but quelque peu idéal bien sûr, mais qui au moins constitue un guide dans cette dernière partie de ma vie.

Oui absolument, c’est ce que je viens de décrire. C’est une nouvelle amitié avec le monde que je voudrais savoir installer et cultiver. Une connaissance de soi ? Je ne sais pas trop. Ce n’est pas tellement à me connaître mieux que je voudrais employer mes forces, car peut-on jamais se connaître dans sa complexité, et d’ailleurs à quoi cela servirait-il, plutôt à infléchir mon rapport au monde dans le sens de plus de bonheur, plus de joie d’être au monde. Je crois en la beauté, et au pouvoir des mots pour en rehausser l’intensité, tout comme en voyage écrire des poèmes confère aux lieux visités une beauté qu’ils n’avaient pas naturellement. Cultiver les mots comme on cultive un jardin, pour que les fleurs en soient plus belles.

J’ai la religion de la beauté, c’est ce que j’essaie de toucher par l’écriture poétique. C’est dans ce sens peut-être que je suis « croyant », quelqu’un en effet qui contemple son visage originel dans un miroir – le jardin – et cherche à s’y fondre, faire Un en quelque sorte avec la Vie. Car la poésie, c’est la vie n’est-ce pas ? Et c’est bien la raison pour laquelle j’ai accepté votre invitation à ce festival, moi qui profondément ne crois pas en Dieu. 

Le nombre de 50 est fortuit, lié à la contrainte des 32 pages au format A5 pour Encres Vives. Aucune intention donc.

Non, ce jardin est le nouveau jardin, pas celui de naissance, mais il est vrai que je tente ici, comme je l’ai dit, la fusion de ces deux jardins.

Il y a bien dans ces poèmes l’idée d’une permanence, d’une nature s’auto-engendrant, dont je tente de traduire par la luxuriance des mots et leur répétition l’incessante métamorphose en elle-même. Je ne sais si cela répondra précisément à la question, mais cela me donne envie de vous lire un extrait de la chronique, intitulée : « Le jardin est visage, ou la rumeur du monde », consacrée à mon recueil sur le site de L’altérité par Hervé Rostagnat, où il est question de Dieu et du grand Tout :

« Dans « Le jardin est visage », tout est questionnement. La beauté du jardin est métaphore du cosmos, profond comme la fleur à moins que la fleur n’en soit la représentation microcosmique. Le jardin est corps. Il est yeux, mains, lèvres, peau, cœur, sang. Il est la beauté. Il est l’indicible. Et comment traduire l’indicible autrement qu’en cherchant Dieu ? Mais le Dieu d’Éric Chassefière est substance. Appartenir au monde en cette fusion c’est être le monde. Le jardin est nature. L’homme est nature. Nul artefact. Nulle production. Le jardin et l’homme sont substance au sens où ils ne sont le produit de rien, ils ne sont le produit d’aucune intervention extérieure puisqu’une substance est précisément ce qui est en soi et est conçu par soi. L’être est jardin. Le jardin est l’être. L’oiseau nait del’arbre et l’arbre de l’oiseau. Dieu est substance au sens où nul ne peut dire que Dieu est une création de l’univers ni que Dieu a créé l’univers. Dieu ne provient de rien.

Ainsi peut-on dire qu’il n’y a rien de transcendantal dans la poésie d’Éric Chassefière. Tout est immanence : « immanence de la source… immanence de ce chant… tout se cache en tout… tout vient s’y lire en tout ». Les 55 occurrences du mot « tout » suffisent à montrer, combien dans cet englobement, la nature s’engendre d’elle-même. Elle est incréée. L’Être n’est-il pas alors que dans cette contemplation ? Dans ce questionnement permanent, le poète considère : étymologiquement, il a le nez dans les étoiles. Il y a quelque chose de sidéral dans cette attention qui constitue une forme d’ontologie de l’homme, une sorte d’ontologie extrême au sens où il n’y a d’homme que s’il y a cette extrême attention. »

Je vous rejoins sur cette idée d’une spiritualité matérialiste. Je cherche par les mots à caresser, ma démarche est sensuelle, proche du corps et plus généralement de la substance. Le jardin est corps, le poème est corps. Corps que je fais corps de mots sur la page. Il s’agit bien de toucher par les mots, donner vie du geste de toucher, finalité ultime de celui d’écrire. En cela le geste d’écrire est pour moi fondateur. J’ai écrit, dans un entretien avec Clara Régy, qui date de quelques années :

« La poésie est avant tout pour moi un acte de vie. J’ai besoin d’écrire pour me sentir vivant, tisser un lien charnel avec le monde. Un désir d’appartenance, qu’on pourrait qualifier d’amoureux. J’ai longtemps écrit exclusivement dans la nature, l’été, sur le lieu d’enfance, submergé par le sentiment d’une beauté dépassant mon entendement, que par les mots je tentais d’atteindre et me réapproprier. Il y avait déjà ce plaisir sensuel à faire naitre les mots du corps, de sa vibration profonde, faire corps du poème, entendre et ressentir à travers lui. C’est ainsi qu’est né mon désir d’écrire, retrouver sous la caresse des mots l’enfance perdue, mon jardin d’Eden. »

Il y a donc bien une aspiration à retrouver un paradis perdu, vous avez vu juste, et peut-être ce recueil vient-il précisément concrétiser, voire accomplir, cette aspiration à retrouver une origine, à en faire le berceau d’une vie nouvelle, réunifiée, qui nous place en situation d’accueillir la mort, entrer dans ce jardin, « dont l’ange a refermé les portes sans retour », pour reprendre le final du poème de Bonnefoy placé en exergue.

– Échos d’un Festival heureux de poésie de la foi. 7. Paraphrases du psaume 23, par Yves Ughes

De nos jours le mot « paraphrase » a une mauvaise réputation.  Une réputation presque aussi mauvaise de celle du mot « poésie ». Quand un professeur corrige un commentaire composé et qu’il raye d’un trait rouge et rageur un morceau de paraphrase, c’est très mauvais signe. Cela signifie que l’élève a redit avec nombre de maladresses ce que l’auteur du texte proposé avait si bien exprimé. Paraphrase, il s’agit d’un mot-procès, d’un mot-couperet ne supportant pas de discussion. Mais la vie du langage est telle qu’un mot peut être polysémique et que sa fortune varie au gré des siècles. Si nous remontons dans le temps, nous pouvons nous rendre compte que la paraphrase a été – dans un lointain passé certes, mais tout de même- chargée de connotations positives et d’une dimension spirituelle affirmée. 

Il en va ainsi des deux pièces « sacrées » de Racine : ces oeuvres peuvent être considérées comme des paraphrases de textes bibliques. Blaise Pascal avec son «Abrégé de la vie de Jésus-Christ », s’est essayé à une synthèse risquée des Évangiles, et ce fut pour lui un exercice d’ascèse et d’écriture, d’ascèse en écriture. Clément Marot -par ailleurs auteur de textes grivois- s’est plu à cultiver la paraphrase -et  avec bonheur- au point de publier un psautier complet. Drelincourt et nombre d’autres chrétiens et protestants ont mis leur foi à l’épreuve en paraphrasant les psaumes. Et l’exercice vient de loin, des profondeurs d’une tradition judaïque qui relevait du commentaire. Loin d’être une pratique condamnable, la paraphrase se présentait alors comme un exercice d’appropriation de la Parole. 

De nos jours encore, cette discipline littéraire, marquée par la foi, perdure et dans le meilleur sens du terme. En témoigne le corpus sur lequel nous nous proposons de travailler. Nous partirons du psaume 22, ou 23 selon la numérotation hébraïque. Et notre problématique sera simple : démontrer que la paraphrase est à la fois un exercice de liberté, de création, une démarche spirituelle. Quelle soit plus ou moins réussie et accomplie est une autre histoire. Si nous voulons lire les paraphrases avec pertinence, il nous faut relire le psaume originel. 

Nous allons approcher cinq auteurs qui ont paraphrasé ce psaume. Les voici donc, très rapidement présentés.

  • Paul Claudel. Pour lui la lecture de la Bible  est la possibilité donnée « d’accueillir et entendre, ensuite commenter et interroger. »[2] En ce qui concerne les psaumes, il prolonge cette pratique de lecture par la nécessité de répondre. 
  • le cantique de Jef Mathouret, organiste et musicologue. Nous verrons que cette dimension musicale est importante. 
  • Les chansons de Jean Debruynne. Auteur de plusieurs cantiques et chansons religieuses. 
  • Les chants psalmistes de Claude Bernard, auteur notamment d’un ouvrage intitulé Chanter notre aventure. 
  • Enfin un poème de Paul Baudiquey, prêtre du diocèse de Besançon, excellent connaisseur de l’oeuvre de Rembrandt. 

Ces textes couvrent un éventail temporel qui s’étend de 1947 à 1988. Avant d’aller plus loin, écoutons les premiers versets de chacun. Cette lecture nous permettra de percevoir la diversité des approches.  Leurs tonalités variées nous mettront en éveil sur la richesse de la démarche. 

Avec ces premiers versets, tout est dit de la diversité créative que suscite le psaume 23. Ne fût-ce que dans l’énonciation : « Je », « Tu », « Moi », « Toi », « Tu ». Il ne s’agit pas simplement de pronoms personnels ni d’une remarque purement grammaticale. Le style est ici révélateur d’une façon de se situer, mieux encore une façon d’ÊTRE avec l’Éternel. 

POINTS COMMUNS ET CONSTANTES 

Demandons-nous tout d’abord quels sont les points convergents dans toutes les réécritures ? Quelle est la constante ? Quels sont les points invariants ? La réponse est claire : deux aspects majeurs se tiennent en opposition dans la profondeur des textes, ils se concentrent en deux images : la « vallée d’ombre » et les « verts pâturages ». On pourrait classer cette évocation de la mort par degré d’intensité : avec Paul Baudiquey elle s’exprime par une étrange  périphrase:

Paradoxalement, la mort est évoqué en plein midi. Mais l’on sait bien, et Camus l’a confirmé, que le soleil peut être tragique. La mort  est plus ou moins concentrée  dans les autres textes : avec Marthouret, la forme est atténuée : 

De même chez Claude Bernard :

Mais elle peut prendre une forme cauchemardesque, avec Debruynne l’image devient ainsi concrète et physique : 

Chez Paul Claudel, l’expression en est même redondante : 

Et cette insistance souligne la densité de l’angoisse. Ainsi les psaumes réécrivent-ils l’angoisse première de notre finitude. Le point constant et névralgique des psaumes se situe dans l’inquiétude voire dans les tourments suscités par la peur d’une fin annoncée. En un certain sens les psaumes nous placent dans la nudité de notre condition humaine. Mais les vallées, fussent-elles dominées par l’ombre, sont les lieux de traversées. Tous les psaumes ici présentées sont des textes de dépassement de la peur. Une mise en marche un désir de foi en la vie, un appel lancé vers l’éternel. 
Chaque évocation de la vallée obscure est presqu’aussitôt prolongée par un basculement, un mouvement de vie qui s’exprime par des connecteurs d’opposition : mais, des verbes : Je ne craindrai plus rien, des phrases entières : ça ne fait rien, je ne craindrai plus rien. Chaque texte est donc un Itinéraire qui va des tourments personnels et qui tend à percevoir la présence de l’Éternel, s’en approcher pour finalement déborder dans la louange. 

Pour être pleinement dans le cadre de notre festival, on peut affirmer qu’il s’agit de poèmes qui, comme tous les poèmes, sont consubstantiels d’une démarche spirituelle. 

Loin d’être des textes figés par le temps, les psaumes se présentent donc comme des oeuvres de tension. Cette relation à l’Éternel, par quelle dynamique littéraire passe-t-telle ? Pour y répondre, nous procéderons maintenant à la lecture de chaque texte. Cette lecture ira à l’essentiel, en espérant qu’elle soit suffisante pour faire apparaître la richesse de chaque démarche. 

  • Quelle dynamique linguistique ? Quelle démarche spirituelle ? 
  • Claudel : De l’aveu contrit à l’infinie miséricorde. C’est un texte de fin de vie et d’emblée l’auteur se situe dans la contrition ; tout est pratiquement dit avec : « Je suis une pauvre bête » Parallèlement, il est le seul auteur évoquant des images de punition : « Ces verges pour me fouetter et ce bâton pour me battre, je les baise avec amour ». Image dégradée de soi. Houlette, verges et bâtons. Expiation. Toute la dynamique verbale s’organise autour de cette démarche douloureuse. Le verbe est retenu, les images sont  raresLa marque principale de cette réécriture se situe dans un mouvement de contraction et dilatation. De punition et de gratitude.. Nous sommes là au coeur d’une vérité qui traversera la suite de notre approche : «  on prie comme on croit ». On réécrit le psaume comme on croit. 
  • De fait, la tonalité est tout à fait différente avec la chanson religieuse de Jean. Debryunne : dès l’amorce du texte une familiarité heureuse et détendue s’installe : «Moi, mon Dieu » ou encore, dans une autre chanson : « Dieu est toujours en avance /pour parler des vacances. » Nous nous trouvons là dans une légèreté assumée et revendiquée : , celle du « Folk-Psaume. » C’est à la fois la force et la faiblesse de cette  réécriture. Elle présente certes de belles intuitions : « Sa liberté me libère ». Elle rend la présence de l’Éternel par des éléments festifs de la vie courante  comme ces «vins  gris pétillants » « l’avenir est son jardin » « tu me prépares un  banquet ». Mais il nous faut bien souligner que, si ce texte gagne en séduction, il perd en démarche spirituelle. Ce n’est pas un  jugement de valeur, mais un simple constat littéraire. 
  • « Tu es mon berger, Ô Seigneur. »  Telle est l’ouverture du texte de Robert Jef Mathouret. Ouverture simple exprimant une relation clairement établie presque dans la force de l’évidence. Dès lors le texte a pour dynamique principale  de glorifier cette paix et ce bonheur donné par la Présence. Les adjectifs qualificatifs abondent : «verts pâturages, eaux limpides, merveilleux festin, ta coupe débordante, ton huile vivifiante. » Nous sommes là face à un texte bienheureux, liant la présence de l’Éternel à un véritable bien être, une joie d’être. Et la musicalité du texte vient conforter et amplifier cette bienheureuse perception du monde. Nombre de vers sont des alexandrins dont on sait la force d’harmonie dans la pratique de notre langue. Ce texte présente une fusion accomplie entre le chant populaire, le psaume et la démarche spirituelle. « On prie comme on croit », vous dit-on. 
  • Avec C. Bernard, la relation semble s’installer comme précédemment, par l’affirmation d’une évidence. « Pasteur d’un peuple en marche/conduis-nous par tes chemins . »

Un guide, une voie tracée, un mouvement donné. Tout est clair. La suite du texte est pourtant marquée par une interrogation qui exprime quelque trouble : « Mais comment reconnaître le Seigneur ? ». Nous retrouvons là au d’une démarche typique du psaume : une attente, un désir, le souhait d’une présence pourtant admise dès les premiers versets. 

L’originalité de cet auteur est de faire émerger dans sa réécriture la présence de Jésus, comme réponse à son interrogation. Dans cette émergence se noue à la fois une grande liberté prise avec le psaume et une grande fidélité inscrite dans une démarche chrétienne. Rappelons-nous les mots de Jésus : « je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi ». [4] Nulle trahison installée dans le texte de réécriture, mais une simple fusion entre les prophéties et les Évangiles. L’audace et la liberté peuvent donc être partie prenante de cet exercice particulier qu’est la réécriture.

  • Avec Paul Baudiquey : La relation est également limpide et directement assumé, par le rapprochement de deux pronoms personnels Je/Tu : « Et je dirai de Toi que Tu es Bon Pasteur » et l’abondance des majuscules donne déjà au texte une dimension d’Arts Plastiques. Ce premier verset relève presque d’un dessin. Avec cet auteur une relation spirituelle de proximité s’inscrit dans le texte, notamment par la création d’images. L’imagination, cette vertu cardinale, affirmait  Baudelaire entre ici dans sa plus belle dimension créatrice. « Tu fais des archipels aux portes du désert ».  « Quand le brouillard d’automne emplit les chemins creux ». La relation au monde est plus qu’heureuse, elle s’avère fertile de part en part. Dans ce monde fécond, fécondé  nous pouvons « Être le commensal de la table opulente ». Voici que tout devient fête, dans le surgissement inattendu de « la vieille Sara » : Tu m’apprendras le rire de sa vieille Sara/qu’on ne peut T’aimer sans rire à cause de TOI ». 

Parvenus au terme de notre modeste panorama, nous pouvons dégager quelques enseignements de ce qu’est la paraphrase et de ce qu’il lui faut mettre en oeuvre pour accéder au titre honorifique de « réécriture », sachant qu’en ce qui me concerne ces deux mots sont équivalents. Il nous faut d’une part souligner l’exceptionnelle variété des paraphrases. Chaque texte est révélateur d’une démarche personnelle, d’un contexte, d’une situation d’énonciation. Par-delà ces données individuelles ou collectives, ces textes sont révélateurs d’une valeur profondément ancrée dans la culture chrétienne, plus encore dans la culture protestante : la liberté d’interprétation (sous réserve de cohérence, bien évidemment) et la liberté de création. Loin de se contenter de reproduire, la paraphrase crée de nouveaux espaces de sens. 

Il nous faut d’autre part souligner que la paraphrase loin d’être une pâle imitation -ou un fade remix pour faire plus moderne- se présente comme un exercice spirituel. Cet exercice prend naissance au coeur de notre condition et du désarroi que toute prise de conscience de notre finitude peut engendrer. Par une pratique de la langue qui relève de la création poétique, elle met en oeuvre une démarche, une quête vers Quelqu’un de plus grand que nous. Parallèlement ou consubstantiellement elle enclenche par les mots un processus d’appropriation qui rend visible ce qui est invisible.

Si l’on se réfère à la phrase de Paul Klee : L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible, 

on peut affirmer que la paraphrase est un art à part entière.  

Pour le festival « Palmes et Psaumes » 

11 – 14 avril 2024. 
Yves Ughes. 

Avec mes profonds remerciements pour Jean-Luc Lorber, pour le corpus établi et sa précieuse approche. 

Jean-Luc Lorber : Les paraphrases du psaume 22, au XXème siècle. Revue des sciences religieuses. 81/3.   2007. https://journals.openeditions.org


[1] Livre des Psaumes. Psaume 23. 

[2] Jean-Luc Lorber : Les paraphrases du psaume 22, au XXème siècle. Revue des sciences religieuses. 81/3.   2007. https://journals.openeditions.org. P. 3 

[3] Gérard Bocholier, Le poème exercice spirituel – Ad Solem Éditions SA. Paris, 2014. 4ème de couverture. 

[4] Jean, 14-6

– Échos d’un Festival heureux de poésie de la foi à Cannes. 6. Galerie de photos, par Jacqueline Assaël

Le cercle des poètes (de la foi) réapparus sur l’Île Sainte-Marguerite
Sylvie Cadier, notre guide au Mémorial Huguenot, évoquant la mémoire des pasteurs emprisonnés sur l’Île, au temps des guerres de religion
Inga Vélitchko lit ses poèmes en russe, Anatole Vélitchko bat la mesure et traduit en rythme, en français

Gérard Scripiec déchaîne l’allégresse:

« Regarde mon cheval… Regarde-le… »

Et Jean Alexandre lui emboîte le pas, déchaînant lui aussi l’enthousiasme, avec son humour, sa verve et son amour des textes
Olivier Millet distille l’évolution de la compréhension de l’histoire de Jonas, chez les poètes, au fil du XVIème siècle et le public, concentré, se passionne devant la finesse de ses analyses, pleines de sens
En clôture du Festival, le parcours d’Yves Ughes en poésie narrative, des Rolling Stones à Bach, « Que ma joie demeure »

– Échos d’un festival heureux de poésie de la foi. 5. Photos, par Anatole et Inga Vélitchko

En route vers l’île Sainte-Marguerite et le Mémorial Huguenot
La Côte d’Azur, vue de l’Île Sainte-Marguerite
Inga au Mémorial Huguenot
Inga en vedette
Anatole aussi
Bientôt un film…
Inga sur la Croisette
Lecture de psaumes bibliques et modernes
Public. Un lecteur du poème de Attila József, « Un psaume tranquille », en hongrois
Silvia Ill: Conférence sur la berceuse de Matthias Claudius
Waltraud Verlaguet: Conférence sur Meschthild de Magdebourg
Poèmes d’Inga Vélitchko en russe et en français: rythmique et émotions
Marie-Christine Gay commentant le psaume 139
Gérard Scripiec, Poèmes
Jean Alexandre, Lettre à l’angelesse

Yves Ughes présentant sur le thème de la gratitude son recueil « à défaut de se faire », avec Clara Campagno

– Échos d’un Festival heureux de poésie de la foi. 4. Textes de l’atelier d’écriture sur thème biblique

Atelier animé par Yves Ughes

Poème de Maria Blasquez

Poème de Marie-Christine Gay

– Échos d’un festival heureux de poésie de la foi. 3. Psalmothérapie (suite), par Marie-Christine Gay

Ce psaume m’a toujours accompagné sur mon chemin spirituel, et plusieurs fois dans ma vie des paroles m’ont été données, tirées de ce psaume, en particulier dans des moments difficiles. Il a été une vraie thérapie spirituelle et je le considère, avec Robert Michaud, Alphonse Maillot ou André Lelièvre, comme le plus beau du Psautier. Il appartient à une collection (Ps138 à 145) dédiée au roi David.

Traduction de la nouvelle Bible Segond © Société biblique française-Bibli’O, 2002

Première édition de la Bible d’étude : sous la direction de Henri Blocher, Jean-Claude Dubs†, Mario Echtler†, Jean-Claude Verrecchia, coordination Didier Fougeras.

D’après Antoine Nouis, ce psaume commence par « la belle assurance de l’omniscience de DIEU », son omniprésence et sa toute-puissance puis suite à la louange, le psalmiste découvre une haine au fond de lui (V21) : il est alors pris de doutes et se fait plus humble et même suppliant.

Souvent les psaumes vont de la détresse à l’assurance, celui-là est à l’inverse. À tel point que certains théologiens ont pensé qu’il s’agissait de 2 psaumes différents.

La connaissance que Dieu a de l’homme est totale, cette totalité s’exprime au moyen d’oppositions et d’une anaphore « tu sais » : rien ne t’échappe.

Dieu nous connaît : 

  • Tout d’abord au niveau physique :
  • Puis Dieu nous connaît au niveau psychologique :
  • D’autres expressions montrent la transcendance de la connaissance de Dieu : 

Dieu n’a aucune limite temporelle ou spatiale, il est toujours près de chacun. Il n’a pas le regard d’un surveillant, mais d’un père céleste qui est au côté de son enfant dans la vérité de sa personne, et dans tous les actes les plus humbles et les plus banals de sa vie et à plus forte raison ses manquements. Dieu connaît tout de ses blessures et de ses désirs.

Trois anthropomorphismes (souffle, main, main droite) le démontrent dans les versets 7 et 10: 

Il est impossible d’échapper à Dieu où que l’on soit au niveau vertical :

Au niveau horizontal, les ailes de l’aurore sont une image poétique qui évoque l’orient et l’au-delà des mers évoque l’occident[1]

L’utilisation d’une figure de style comme cet oxymore vise à renforcer l’étonnement de cette présence de Dieu. Cette omniprésence de Dieu pourrait faire peur mais cil s’agit d’une bonne nouvelle, car il n’est pas de lieu ou l’on ne puisse saisir la main que le Seigneur ne cesse de tendre. Dieu est présent même au séjour des morts, on peut voir une analogie avec la mort et la résurrection du premier-né d’entre les morts. Le chapitre se termine par une espérance même si l’on est plongée dans les ténèbres, Dieu est encore là et l’on reste toujours sous son regard lumineux.

  1. Les versets 13-15  est un cri d’admiration devant le chef d’œuvre de la création ;

Le psalmiste découvre que Dieu était présent dès sa conception dans le ventre de sa mère. 

Puis il découvre qu’il est aimé de Dieu et qu’il est une créature merveilleuse tel qu’il est. 

Les enfants sont conçus dans le secret du lit conjugal et c’est dans le secret que s’établit notre relation à Dieu 

La conception mythique de la terre-mère établit un parallèle avec le sein maternel.

  • Les versets 16-18 : Représente la merveille de la création de l’homme.

Ces versets évoquent la pleine connaissance que Dieu a de l’homme, merveille de la création, aussi bien avant sa conception que dans le déroulement de ses jours.

L’homme est à la fois pleinement libre et totalement entre les mains de Dieu

Dieu connaît absolument tout de nous, en revanche il reste pour nous une énigme. (V17-18)

Cette contradiction entre la liberté totale de l’être humain et le fait d’être totalement entre les mains de Dieu donne encore plus la certitude de l’impénétrabilité des pensées de Dieu. Plusieurs interprétations de ce chapitre nous mettent devant le mystère de la révélation progressive de Dieu aux hommes.

La dernière strophe est remplie de violence et elle se divise en deux sections

1/Versets 19-22 : Malheur pour le méchant.

Au verset 21 et 22 l’orant ressent une haine implacable pour les ennemis de Dieu. La répétition à quatre reprises des mots « détester », « dégoût pour l’ennemi » montre l’intensité de cette haine :

Après s’être laissé habiter par la présence du Seigneur, le psalmiste découvre cette haine au fond de lui, ce qui le rend plus modeste et suppliant.

2/Versets 23-24 le bonheur pour l’orant.

Et au verset V24, il le prie de le conduire et de le guider sur le bon chemin

Je terminerai sur cette question : sommes-nous vraiment imprégnés dans le fond de notre cœur de ces grandes vérités ? Et un souhait : Laissons-nous conduire et instruire par l’expérience de ce psalmiste anonyme pour guérir nos blessures et mettre notre vie dans les mains de Dieu et utilisons le psaume 139 comme un puissant remède de guérison intérieure : psalmo-thérapie. 

Robert Michaud, Les psaumes, éditions Paulines.

Alphonse Maillot et André Lelièvre, Les psaumes, Genève, Labor et Fides.

Antoine Nouis, La Bible commentaire intégral verset par verset : 3 les livres poétiques, Olivétan/Salvator.


– Échos d’un festival heureux de poésie de la foi. 2. Psalmothérapie, par Christian Barbery

y

Le psaume 51 est attribué au roi David. C’est un psaume de pénitence et il est rattaché au péché de David selon ce qu’en dit 2 Samuel au chapitre 12, à savoir lorsque David fait tuer Urie pour prendre Bethsabée.

Certains exégètes indiquent que ce psaume est le fruit d’une tradition orale qui n’a cessé au fil du temps de l’enrichir jusqu’à sa rédaction finale, sans doute au moment de l’Exil, ce qui se confirme par la présence des versets 20 et 21 :

Si je mentionne ces détails exégétiques, c’est non seulement pour souligner la cohérence du psaume, mais pour entrer dans le sujet par l’’angle d’attaque que je voudrais développer maintenant, à savoir : comment une prière personnelle peut-elle devenir une prière collective ? Et à l’inverse : comment une prière universelle peut-elle devenir une prière personnelle ? 

Cette question me semble importante car elle souligne une communion humaine devant Dieu, communion par delà le temps et l’espace, transcendant les particularités et différences de chacun. Et cette communion fait que l’on peut investir des mots anciens et des phrases qui ne sont pas les nôtres. C’est ce qui se passe dans le culte dominical mais aussi chaque fois que l’on découvre avec joie un poème ou un texte qui nous parle au plus profond de nous-mêmes.

C’est ce qu’avait très bien dit Saint Athanase d’Alexandrie, Père de l’Église du 4ème siècle, à propos des psaumes :

(Lettre à Marcellin de notre Père Saint Athanase, archevêque d’Alexandrie, sur l’interprétation des Psaumes. Partie XII,1, les psaumes, miroir de l’âme.)

Et encore :

(Lettre à Marcellin, XII,1.)

C’est une citation un peu longue mais elle a le mérite de montrer deux dimensions des psaumes : la dimension spirituelle, voilà pourquoi je n’hésite pas à parler de «psalmothérapie » dans le sens où l’enjeu du psaume est une guérison de l’esprit, mais aussi du corps et de la psyché. 

Et dimension éthique aussi, en ce sens que la prière exprime une adhésion à la volonté de Dieu et une décision de tout mettre en œuvre pour lui obéir. 

Je voudrais maintenant passer si je puis dire aux travaux pratiques, à savoir : comment recevoir le psaume 51 ? Comment le recevoir aujourd’hui et faire nôtre ce psaume ? Quel effet miroir a t-il sur nous ? En quel sens est-il chemin de guérison ? Psalmothérapie ?

Ce qui me frappe dans ce psaume c’est le vocabulaire lié au péché. Normal, c’est un psaume de pénitence.

Mais il y a comme un retour obsessionnel du vocabulaire lié au péché.

C’est aussi un appel au secours :

Le péché, le tort, la faute, le mal, tous ces mots signalent d’un côté une reconnaissance du mal commis et de l’autre une impossibilité douloureuse de s’en débarrasser par ses propres forces : 

On est dans la douleur à tel point que ce péché, cette faute, sont présents dès la naissance, dès la conception, ce que  l’on peut lire comme une référence à la doctrine du péché originel, chère à St Augustin.

Comment actualiser cette conception du péché originel ? Peut-être en insistant sur l’expérience qu’exprime le psaume ? Car il s’agit d’expérience. Cette question est intéressante car elle convoque la vision que nous nous faisons du péché aujourd’hui et qui a considérablement évolué au cours des siècles, ne serait-ce que par l’apport au 20ème siècle de la psychanalyse, de l’anthropologie et de la théologie qui insistent plus sur l’être pécheur que sur le péché.

Mais avant de répondre à cette interrogation, remarquons que dans ce psaume, ce qui est demandé de la part du psalmiste, c’est un pardon s’exprimant essentiellement en terme de purification :

D’un côté un univers d’angoisse et de ténèbres, de l’autre une Espérance de pureté et de lumière.

Il n’est pas simple aujourd’hui de parler de pureté et de purification car ce vocabulaire n’a pas bonne presse, et pour cause, il a servi dans l’histoire à justifier beaucoup d’exactions commises quelquefois au nom de Dieu, au nom d’une race ou d’une idéologie. Et dans les psaumes eux-mêmes, on ne peut compter les appels à la destruction et à l’écrasement de l’ennemi, de l’impie, de celui qui représente la souillure. 

Alors comment lire ? À quel niveau recevoir cette conscience douloureuse du péché et cet appel à la purification ? C’est Ici que Saint Athanase me semble d’une grande modernité. Les paroles du psaume 51 et en particulier quand elles abordent le péché, nous renvoient à ce que nous avons de plus profond et de plus obscur en nous-mêmes, à savoir notre indignité fondamentale devant Dieu. Et cette indignité se joue ici à 3 niveaux :

– le niveau de la faute éthique, qui est sans doute le niveau le plus repérable : nous commettons, nous avons commis des fautes, de même que David a commis une lourde faute. Et ces fautes, nous pouvons et devons les reconnaître. Nous ne pouvons pas toujours réparer le mal commis mais nous pouvons identifier ces fautes, les avouer et demander pardon.

Le second niveau est plus profond puisqu’il s’agit de cette prise de conscience de notre capacité à faire le bien que nous voudrions faire et à ne pas faire le mal que nous ne voudrions pas faire. C’est la formule de l’apôtre Paul.

C’est donc la prise de conscience de cet être pécheur devant Dieu, prise de conscience qui donne le ton de la prière et de l’appel au secours: 

Mais il y a un troisième et dernier niveau de lecture du psaume 51 qui renvoie à un sens encore plus profond et qui est celui sur lequel se vit et se traduit cet être pécheur.

Avant d’en arriver à la confiance devant Dieu, à l’appel au secours, le péché se vit sur le mode de la culpabilité et de la souillure, souillure d’ailleurs congénitale :

Je ne suis pas certain qu’il faille lire là un acte d’accusation, mais plutôt la prise de conscience douloureuse du néant de l’être humain car il me semble que si nous nous laissons atteindre par ce sentiment de néant, c’est là, en ce point  précis que Dieu vient nous chercher pour nous faire remonter des ténèbres de l’angoisse à la lumière de l’espérance. Car c’est Dieu lui-même qui descend dans ces ténèbres intimes de l’être humain pour lui enseigner le chemin du retour. Le Christ n’est il pas « descendu aux enfers » comme le dit le Credo… pour nous en faire sortir…

C’est une expérience universelle : qui n’a pas connu dans sa vie de ces moments où, en dépit de la foi, il se sentait écrasé à jamais par une irrémédiable faute qui engendre un sentiment de culpabilité ? Un passé trop lourd à porter, une faute personnelle ou ancestrale  dont le souvenir reste douloureux ou encore une consigne si tragique de sa propre condition humaine qu’aucune Parole de pardon ne peut, sur le moment, apporter la paix ?

C’est là qu’un psaume comme le psaume 51 vient nous rejoindre et qu’il peut devenir le nôtre, dans la mesure où il part de la plus noire désespérance de l’être humain, désespérance qui peut prendre une forme pathologique avec cette obsession de la souillure.

Il me semble intéressant de constater que les Pères de l’Eglises avait déjà découvert dans leur lecture des psaumes un chemin de guérison possible – Athanase, un psy avant l’heure? 

Et puis, de toutes façons, ce chemin de guérison s’adresse à nous tous, en ce que nous avons de ténébreux, et en ce que nous sommes, que nous le voulions ou non, que nous en ayons conscience ou non, des êtres d’angoisse. 

Et si ce psaume commence par un cri exprimant cette angoisse, par un aveu, par un appel à l’aide, ce qu’il exprime est bien ceci : voici l’humain que je suis, voici le Dieu que tu es. Toute mon espérance tient en ce que Tu es et non pas en ce que je suis. « Coram Deo » aurait dit Luther.

Extraordinaire espérance d’un pécheur, extraordinaire espérance d’un peuple en Exil, relativisant les sacrifices cultuels parce que découvrant, à la suite dOsée, que ce ne sont pas les sacrifices que Dieu demande, mais une véritable conversion du coeur.

Extraordinaire espérance enfin des chrétiens qui ont prié, chanté ce psaume, le lisant à la Lumière du pardon total réalisé en Jésus -Christ.