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– Récit du Festival de poésie de la foi de Montpellier, pour ceux qui n’ont pas pu y participer…, par Jacqueline Assaël

Le premier jour, nous avions prévu de pique-niquer dans les jardins de la cathédrale de Maguelone, puis de visiter l’édifice et d’y lire des poèmes que nous aurions choisis. La météorologie ne nous a pas trop souri car il a fait un temps de chien, avec de grosses bourrasques et énormément de nuages, dans un lieu soumis à tous les vents. Mais les poètes ne sont pas des créatures aussi fragiles qu’on peut le croire et, dans la mesure où la pluie a bien voulu épargner le site pendant les quelques heures où nous nous y sommes installés, la fureur de la nature a accentué le caractère grandiose de l’endroit et nous y avons bravement déroulé notre programme sous la garde des paons aux plumes d’immortalité qui nous ont accueillis, arborant des teintes reflétées par les tableaux de Richarme exposés dans le parc.

Comme des spécialistes de l’histoire de Maguelone nous ont rejoints, nous avons évoqué à plusieurs voix l’histoire des lieux, depuis l’époque où l’île était un volcan, il y a 5 millions d’années en arrière, jusqu’à aujourd’hui, où elle accueille peintres, poètes et musiciens au milieu de terres de viticulture, de pêcheries et de compagnonnage, dans l’atmosphère de spiritualité qui émane de l’épaisseur imposante des murs de la cathédrale et de la transparence de l’or et de la mer de ses vitraux.

Puis tout un groupe de poètes et de participants sont venus se placer dans le transept où la lumière était la plus vive, de sorte à pouvoir lire des poèmes de leur choix, ou ceux qu’ils avaient piochés dans la besace prévue par Yves Ughes à cet effet. Des poèmes d’Aragon, de Jean Alexandre, de Charles Juliet, etc. ont résonné sous la voûte, dits par Marie-Hélène, Laurence, Olivier, et bien d’autres, heureux de projeter leur voix dans ce cadre grandiose.

Et le soir, le Festival étant revenu à Jacou, Yves Ughes a déroulé les six recueils qui composent son œuvre, en montrant comment ils révèlent, à l’analyse, l’évolution de sa vie de foi, faite dans une première partie de sa vie d’une espèce de provocation adressée à Dieu, comme celle de Judas, face aux douleurs du monde, aux douleurs de l’enfermement carcéral des prisonniers auxquels il a enseigné au cours de sa carrière, face aussi aux déchirements personnels, avant que la poésie ne s’emplisse des visions de beauté de l’élévation de l’Estérel, et que l’esprit s’apaise assez pour rechercher Dieu dans les ressources offertes d’ici-bas.

Le lendemain au matin, nous nous sommes retrouvés, presqu’une dizaine, pour participer à l’atelier d’écriture animé par Yves Ughes, formateur hors pair, avec son expérience d’enseignant et de poète.

Vous pouvez découvrir en détail, dans un des articles du site, ci-dessous, la production qui en a résulté : récits humoristes, poèmes de facture classique ou libre, méditation altruiste, tous partent des références bibliques listées par Yves dans son document préparatoire qui nous a lancés vers les idées de résurrection, de désert où tracer les chemins de l’Esprit, etc. Ces ateliers sont toujours dynamisants, car Yves montre à chacun les dons de poète que son texte révèle, parfois à l’insu de l’auteur et il engage ainsi chacun dans une expression qui peut être libératrice, qui est en tout cas créatrice et enrichissante pour la collectivité.

L’après-midi a eu lieu l’ouverture officielle du Festival, avec l’allocution de Madame Corinne Saléry, présidente du secteur de Jacou, au sein de l’association cultuelle de l’Église protestante unie de Montpellier et des alentours. Loin de toute banalité, elle nous a offert ses propres mots de poète pour lancer l’événement : 

Elle nous a ensuite présenté le Centre œcuménique qui a offert un vaste espace où déployer ensuite toutes les tonalités poétiques représentées par les inspirations diverses des auteurs invités.

Photographie de Michel Brunet. De gauche à droite: Corinne Saléry, Jacqueline Assaël, Jean Alexandre, Michel Block et Éric Chassefière

Avant de leur donner la parole, nous avons lu ensemble des textes de toutes les époques et de tous les horizons, centrés sur le thème du Jardin, d’Homère à Léopold Sédar Senghor, en passant par Rousseau, Prévert ou Queneau. Car il s’agissait de voir comment ce sujet important dans la Bible, à son origine avec l’Éden, à son issue avec Gethsémanè, a été repris dans d’autres traditions, avec des significations variées.

Les interventions personnelles se sont ensuite succédées : Joëlle Randegger a mis de façon originale en évidence, à travers des lectures d’extraits de ses romans bibliques l’aspect salutaire des plantes des jardins. La mise en scène, avec ses effets de lumière et les sonorités d’un bâton de pluie artistement manipulé par Marion Mouret était sobre et belle.

Puis Éric Chassefière est venu nous parler de ses expériences frémissantes de contemplation et d’extase, face à son jardin. Ses lectures de son recueil Le jardin est visage ont envoûté l’auditoire dans cette évocation de la circularité immobile du temps (voir ci-dessous l’article qui lui est consacré sur le site). Issue d’une spiritualité sans autre recherche que l’intensité de la conscience de la vie, son œuvre inspire des commentateurs qui se réfèrent à l’idée de Dieu avec une pertinence ou une impertinence défiant la réponse des théologiens, suscitant un dialogue au-delà des paroisses : « L’être est jardin. Le jardin est l’être. L’oiseau nait de l’arbre et l’arbre de l’oiseau. Dieu est substance au sens où nul ne peut dire que Dieu est une création de l’univers ni que Dieu a créé l’univers. Dieu ne provient de rien. »

Michel Block lui a succédé, évoquant ses influences poétiques, son livre Périchorèse, paru aux éditions Jas sauvages, son nouveau recueil Échos du silence (éd. La Cause), et le bonheur que lui apporte la collaboration de peintres et de musiciens dans cette réalisation, et dans la présentation qu’il a l’occasion de faire de ces textes de spiritualité.

La soirée a ensuite été consacrée à la présentation de mon recueil Faune au seuil des houles, paru aux Éditions Encres Vives qu’Éric Chassefière était venu nous faire connaître peu avant. Ce livre évoque l’épopée des méditations de ce personnage un peu sauvage, retiré dans un cadre semblable à celui des étangs du Roussillon, happé dans la contemplation du ciel nocturne et des profondeurs de la préhistoire, représentée, à proximité de son refuge érémitique, par le personnage de l’homme de Tautavel. Alors des questions naissent : à quel moment devient-on un homme devant Dieu, avec un cerveau qui l’identifie comme tel ? Quels sont les rapports de la matière céleste et de son infini, avec l’immatérialité de Dieu ? Colette m’a apporté une très grande joie en me disant que désormais, elle était avide de se procurer les sensations d’une nuit à la belle étoile…

Le samedi, notre série de conférences a repris dans l’après-midi, avec des lectures prenantes de Gérard Scripiec réécrivant les psaumes de manière très personnelle (voir ci-dessous l’article qui lui est consacré). 

J’ai partagé la séquence suivante avec Jean Alexandre : il nous a lu un de ses anciens recueils, bouleversant : Le chant du père inconsolé et je me suis interrogée : quel est ce père? Dieu? L’auteur ? Car Jean Alexandre a écrit ce long texte, scandé de strophes, après le deuil d’un de ses fils. Toujours est-il qu’il est question de fils toujours en fuite, et d’une ultime promesse paternelle annonçant des retrouvailles.

Julia Rochette, poète marseillaise, accompagnée d’une amie comédienne, Pauline Cheviller, qui a lu ses textes, nous a présenté Cendres solaires, un recueil qui dit la renaissance des cendres, l’amour pour la chaleur du soleil, l’attachement à Dieu réparateur de la souffrance. La jeunesse de l’auteur, sa maturité dans la foi et dans la réflexion spirituelle, ont profondément ému le public bienveillant, fraternel et conquis.

Puis Philippe François lui a succédé, dans un autre registre, en rappelant la tradition historique de la poésie protestante. Il a rapidement dessiné un panorama de cette poésie au fil des siècles, de Marot à Jean Alexandre. Son intervention a bien montré comment ce Festival de poésie de la foi s’inscrit dans une caractéristique culturelle du protestantisme issu de la Réforme.

Jean Alexandre a été à l’initiative de l’organisation de cette manifestation dans la région de Montpellier, aidé en cela efficacement par Joëlle Randegger. Une soirée lui a été consacrée, car lui aussi peut se prévaloir d’avoir publié une œuvre abondante et diverse. Cette phase du Festival lui a donné la possibilité de récapituler, en quelque sorte, les recueils importants qui ont signalé les étapes importantes de sa vie, de son enfance à Charonne jusqu’à aujourd’hui. Philippe François a déploré, au cours de son intervention, que Jean Alexandre n’ait pas une notoriété suffisante, par rapport à l’importance que lui-même accorde à son œuvre. Là encore, la formule du Festival apparaît comme nécessaire pour contribuer au rayonnement des auteurs protestants au-delà du cadre de l’Église, afin de faire connaître largement les divers types d’expression qui composent l’expression de la foi actuellement, et d’inscrire la littérature protestante dans le concert des arts, au niveau national. En l’occurrence, le Festival de poésie de la foi de Montpellier s’est inscrit dans le programme du «Printemps des poètes », en France.

Le dimanche matin à Jacou la vie cultuelle a repris ses droits avec l’expression collective de la foi autour du pasteur Jean-Paul Nuñez. Lors des annonces, j’ai été invitée à exposer devant l’assemblée ce que nous avions ressenti tout au long des journées précédentes et j’ai signalé qu’une dernière phase du Festival aurait lieu l’après-midi. Un public plus étoffé a participé à la dernière étape de cette rencontre.

Il a alors découvert les haïku bibliques d’Étienne Pfender, tantôt humoristiques, lorsqu’il évoque la Genèse avec le regard presque naïf et épaté d’un enfant, tantôt élégiaques, lorsqu’il est question de l’effort extrême que fait son personnage de Job pour ne jamais se rebeller contre Dieu, quoi qu’il lui arrive. Dans le public, des commentaires et des analyses littéraires très pertinentes ont fusé, devant la vidéo-projection de haïku sur le mur du centre œcuménique, et des réflexions sur cette invention littéraire de cette étrange méthode d’évangélisation, selon laquelle l’acculturation d’un genre poétique venu du Japon permet de glisser dans ces courts poèmes la substance des textes bibliques.

L’intérêt est demeuré tout aussi soutenu lorsque j’ai ensuite fait découvrir à des auditeurs émus et concentrés le recueil de Julien Petit, Une vie à l’aube, manière de transcender la douleur poignante de l’agonie d’une mère par la puissance de la foi, par le plein et entier sentiment de la présence de Dieu auquel on peut confier ceux que l’on aime, « ultimement ».

Le stand de librairie des éditions Jas sauvages a ensuite encore bruissé de demandes et d’inscriptions à la lettre de nouvelles, avec des participants heureux d’avoir découvert les ouvertures originales de spiritualité poétique qui leur ont été proposées tout au long du Festival par des artistes passionnés, au service de la foi.

– L’atelier d’écriture animé par Yves Ughes, dans le cadre du Festival de poésie de la foi de Montpellier

Les participants

Yves aussi a fait l’exercice!

« Hyelzas », pour Colette et Michel Brunet

– « Le jardin est visage »: une interview d’Éric Chassefière, dans le cadre du Festival de poésie de la foi de Montpellier

Éric Chassefière (Photographie de Michel Brunet)

Oui, je pense qu’on peut dire cela. Je n’analyse pas quand j’écris, je m’assieds et je me laisse pénétrer par le paysage en sorte que c’est le paysage qui finit par parler à travers moi. L’écriture est alors acte d’écoute plus que de parole. Et là, c’est peut-être en effet le jardin qui me parle, non seulement par sa voix, mais à travers tous les traits du visage qui s’en dessine dans le miroir de l’humain. Le jardin en quelque sorte se fait miroir, reflétant en l’enrichissant des mille couleurs de la mémoire le visage d’aujourd’hui, qui se fait visage de toute une vie. Une vie de jardin à jardin, car je suis né littéralement dans un jardin, celui du mas provençal de ma prime enfance enchanté de mistral, et m’installant à Frontignan, après une vie passée à Paris, un nouveau jardin, mais toujours habité du même mistral, qui lui prélude à l’accomplissement final. Le jardin qui clôt, et ouvre en même temps. Une redécouverte en quelque sorte.

C’est vrai qu’avec l’âge venant, et la santé étant heureusement toujours là, et par ailleurs ayant changé de monde, puisque la retraite arrivant je suis passé du monde de la recherche en sciences dures à celui de l’écriture poétique, je me trouve dans une nouvelle configuration, libéré des contraintes du quotidien professionnel, à me chercher un nouveau visage, celui de qui contemple la beauté. C’est ce visage-là dont je me sens responsable, ce visage reflétant la beauté qu’il contemple, celle de ce jardin notamment, mais pas uniquement, celle aussi des personnes qui m’entourent. Je suis clairement dans une quête de beauté et d’amour, c’est cette quête je crois, quête de soi-même et de l’autre à travers soi-même, qui constitue le fil conducteur de Le jardin est visage. Il y a bien me semble-t-il cette idée d’évolution que vous mentionnez. Une nouvelle jeunesse à rejoindre, dirais-je, en sorte d’accomplir une vie, en devenir la courbe, naître et mourir d’un même geste. Un but quelque peu idéal bien sûr, mais qui au moins constitue un guide dans cette dernière partie de ma vie.

Oui absolument, c’est ce que je viens de décrire. C’est une nouvelle amitié avec le monde que je voudrais savoir installer et cultiver. Une connaissance de soi ? Je ne sais pas trop. Ce n’est pas tellement à me connaître mieux que je voudrais employer mes forces, car peut-on jamais se connaître dans sa complexité, et d’ailleurs à quoi cela servirait-il, plutôt à infléchir mon rapport au monde dans le sens de plus de bonheur, plus de joie d’être au monde. Je crois en la beauté, et au pouvoir des mots pour en rehausser l’intensité, tout comme en voyage écrire des poèmes confère aux lieux visités une beauté qu’ils n’avaient pas naturellement. Cultiver les mots comme on cultive un jardin, pour que les fleurs en soient plus belles.

J’ai la religion de la beauté, c’est ce que j’essaie de toucher par l’écriture poétique. C’est dans ce sens peut-être que je suis « croyant », quelqu’un en effet qui contemple son visage originel dans un miroir – le jardin – et cherche à s’y fondre, faire Un en quelque sorte avec la Vie. Car la poésie, c’est la vie n’est-ce pas ? Et c’est bien la raison pour laquelle j’ai accepté votre invitation à ce festival, moi qui profondément ne crois pas en Dieu. 

Le nombre de 50 est fortuit, lié à la contrainte des 32 pages au format A5 pour Encres Vives. Aucune intention donc.

Non, ce jardin est le nouveau jardin, pas celui de naissance, mais il est vrai que je tente ici, comme je l’ai dit, la fusion de ces deux jardins.

Il y a bien dans ces poèmes l’idée d’une permanence, d’une nature s’auto-engendrant, dont je tente de traduire par la luxuriance des mots et leur répétition l’incessante métamorphose en elle-même. Je ne sais si cela répondra précisément à la question, mais cela me donne envie de vous lire un extrait de la chronique, intitulée : « Le jardin est visage, ou la rumeur du monde », consacrée à mon recueil sur le site de L’altérité par Hervé Rostagnat, où il est question de Dieu et du grand Tout :

« Dans « Le jardin est visage », tout est questionnement. La beauté du jardin est métaphore du cosmos, profond comme la fleur à moins que la fleur n’en soit la représentation microcosmique. Le jardin est corps. Il est yeux, mains, lèvres, peau, cœur, sang. Il est la beauté. Il est l’indicible. Et comment traduire l’indicible autrement qu’en cherchant Dieu ? Mais le Dieu d’Éric Chassefière est substance. Appartenir au monde en cette fusion c’est être le monde. Le jardin est nature. L’homme est nature. Nul artefact. Nulle production. Le jardin et l’homme sont substance au sens où ils ne sont le produit de rien, ils ne sont le produit d’aucune intervention extérieure puisqu’une substance est précisément ce qui est en soi et est conçu par soi. L’être est jardin. Le jardin est l’être. L’oiseau nait del’arbre et l’arbre de l’oiseau. Dieu est substance au sens où nul ne peut dire que Dieu est une création de l’univers ni que Dieu a créé l’univers. Dieu ne provient de rien.

Ainsi peut-on dire qu’il n’y a rien de transcendantal dans la poésie d’Éric Chassefière. Tout est immanence : « immanence de la source… immanence de ce chant… tout se cache en tout… tout vient s’y lire en tout ». Les 55 occurrences du mot « tout » suffisent à montrer, combien dans cet englobement, la nature s’engendre d’elle-même. Elle est incréée. L’Être n’est-il pas alors que dans cette contemplation ? Dans ce questionnement permanent, le poète considère : étymologiquement, il a le nez dans les étoiles. Il y a quelque chose de sidéral dans cette attention qui constitue une forme d’ontologie de l’homme, une sorte d’ontologie extrême au sens où il n’y a d’homme que s’il y a cette extrême attention. »

Je vous rejoins sur cette idée d’une spiritualité matérialiste. Je cherche par les mots à caresser, ma démarche est sensuelle, proche du corps et plus généralement de la substance. Le jardin est corps, le poème est corps. Corps que je fais corps de mots sur la page. Il s’agit bien de toucher par les mots, donner vie du geste de toucher, finalité ultime de celui d’écrire. En cela le geste d’écrire est pour moi fondateur. J’ai écrit, dans un entretien avec Clara Régy, qui date de quelques années :

« La poésie est avant tout pour moi un acte de vie. J’ai besoin d’écrire pour me sentir vivant, tisser un lien charnel avec le monde. Un désir d’appartenance, qu’on pourrait qualifier d’amoureux. J’ai longtemps écrit exclusivement dans la nature, l’été, sur le lieu d’enfance, submergé par le sentiment d’une beauté dépassant mon entendement, que par les mots je tentais d’atteindre et me réapproprier. Il y avait déjà ce plaisir sensuel à faire naitre les mots du corps, de sa vibration profonde, faire corps du poème, entendre et ressentir à travers lui. C’est ainsi qu’est né mon désir d’écrire, retrouver sous la caresse des mots l’enfance perdue, mon jardin d’Eden. »

Il y a donc bien une aspiration à retrouver un paradis perdu, vous avez vu juste, et peut-être ce recueil vient-il précisément concrétiser, voire accomplir, cette aspiration à retrouver une origine, à en faire le berceau d’une vie nouvelle, réunifiée, qui nous place en situation d’accueillir la mort, entrer dans ce jardin, « dont l’ange a refermé les portes sans retour », pour reprendre le final du poème de Bonnefoy placé en exergue.

– Échos d’un Festival heureux de poésie de la foi. 7. Paraphrases du psaume 23, par Yves Ughes

De nos jours le mot « paraphrase » a une mauvaise réputation.  Une réputation presque aussi mauvaise de celle du mot « poésie ». Quand un professeur corrige un commentaire composé et qu’il raye d’un trait rouge et rageur un morceau de paraphrase, c’est très mauvais signe. Cela signifie que l’élève a redit avec nombre de maladresses ce que l’auteur du texte proposé avait si bien exprimé. Paraphrase, il s’agit d’un mot-procès, d’un mot-couperet ne supportant pas de discussion. Mais la vie du langage est telle qu’un mot peut être polysémique et que sa fortune varie au gré des siècles. Si nous remontons dans le temps, nous pouvons nous rendre compte que la paraphrase a été – dans un lointain passé certes, mais tout de même- chargée de connotations positives et d’une dimension spirituelle affirmée. 

Il en va ainsi des deux pièces « sacrées » de Racine : ces oeuvres peuvent être considérées comme des paraphrases de textes bibliques. Blaise Pascal avec son «Abrégé de la vie de Jésus-Christ », s’est essayé à une synthèse risquée des Évangiles, et ce fut pour lui un exercice d’ascèse et d’écriture, d’ascèse en écriture. Clément Marot -par ailleurs auteur de textes grivois- s’est plu à cultiver la paraphrase -et  avec bonheur- au point de publier un psautier complet. Drelincourt et nombre d’autres chrétiens et protestants ont mis leur foi à l’épreuve en paraphrasant les psaumes. Et l’exercice vient de loin, des profondeurs d’une tradition judaïque qui relevait du commentaire. Loin d’être une pratique condamnable, la paraphrase se présentait alors comme un exercice d’appropriation de la Parole. 

De nos jours encore, cette discipline littéraire, marquée par la foi, perdure et dans le meilleur sens du terme. En témoigne le corpus sur lequel nous nous proposons de travailler. Nous partirons du psaume 22, ou 23 selon la numérotation hébraïque. Et notre problématique sera simple : démontrer que la paraphrase est à la fois un exercice de liberté, de création, une démarche spirituelle. Quelle soit plus ou moins réussie et accomplie est une autre histoire. Si nous voulons lire les paraphrases avec pertinence, il nous faut relire le psaume originel. 

Nous allons approcher cinq auteurs qui ont paraphrasé ce psaume. Les voici donc, très rapidement présentés.

  • Paul Claudel. Pour lui la lecture de la Bible  est la possibilité donnée « d’accueillir et entendre, ensuite commenter et interroger. »[2] En ce qui concerne les psaumes, il prolonge cette pratique de lecture par la nécessité de répondre. 
  • le cantique de Jef Mathouret, organiste et musicologue. Nous verrons que cette dimension musicale est importante. 
  • Les chansons de Jean Debruynne. Auteur de plusieurs cantiques et chansons religieuses. 
  • Les chants psalmistes de Claude Bernard, auteur notamment d’un ouvrage intitulé Chanter notre aventure. 
  • Enfin un poème de Paul Baudiquey, prêtre du diocèse de Besançon, excellent connaisseur de l’oeuvre de Rembrandt. 

Ces textes couvrent un éventail temporel qui s’étend de 1947 à 1988. Avant d’aller plus loin, écoutons les premiers versets de chacun. Cette lecture nous permettra de percevoir la diversité des approches.  Leurs tonalités variées nous mettront en éveil sur la richesse de la démarche. 

Avec ces premiers versets, tout est dit de la diversité créative que suscite le psaume 23. Ne fût-ce que dans l’énonciation : « Je », « Tu », « Moi », « Toi », « Tu ». Il ne s’agit pas simplement de pronoms personnels ni d’une remarque purement grammaticale. Le style est ici révélateur d’une façon de se situer, mieux encore une façon d’ÊTRE avec l’Éternel. 

POINTS COMMUNS ET CONSTANTES 

Demandons-nous tout d’abord quels sont les points convergents dans toutes les réécritures ? Quelle est la constante ? Quels sont les points invariants ? La réponse est claire : deux aspects majeurs se tiennent en opposition dans la profondeur des textes, ils se concentrent en deux images : la « vallée d’ombre » et les « verts pâturages ». On pourrait classer cette évocation de la mort par degré d’intensité : avec Paul Baudiquey elle s’exprime par une étrange  périphrase:

Paradoxalement, la mort est évoqué en plein midi. Mais l’on sait bien, et Camus l’a confirmé, que le soleil peut être tragique. La mort  est plus ou moins concentrée  dans les autres textes : avec Marthouret, la forme est atténuée : 

De même chez Claude Bernard :

Mais elle peut prendre une forme cauchemardesque, avec Debruynne l’image devient ainsi concrète et physique : 

Chez Paul Claudel, l’expression en est même redondante : 

Et cette insistance souligne la densité de l’angoisse. Ainsi les psaumes réécrivent-ils l’angoisse première de notre finitude. Le point constant et névralgique des psaumes se situe dans l’inquiétude voire dans les tourments suscités par la peur d’une fin annoncée. En un certain sens les psaumes nous placent dans la nudité de notre condition humaine. Mais les vallées, fussent-elles dominées par l’ombre, sont les lieux de traversées. Tous les psaumes ici présentées sont des textes de dépassement de la peur. Une mise en marche un désir de foi en la vie, un appel lancé vers l’éternel. 
Chaque évocation de la vallée obscure est presqu’aussitôt prolongée par un basculement, un mouvement de vie qui s’exprime par des connecteurs d’opposition : mais, des verbes : Je ne craindrai plus rien, des phrases entières : ça ne fait rien, je ne craindrai plus rien. Chaque texte est donc un Itinéraire qui va des tourments personnels et qui tend à percevoir la présence de l’Éternel, s’en approcher pour finalement déborder dans la louange. 

Pour être pleinement dans le cadre de notre festival, on peut affirmer qu’il s’agit de poèmes qui, comme tous les poèmes, sont consubstantiels d’une démarche spirituelle. 

Loin d’être des textes figés par le temps, les psaumes se présentent donc comme des oeuvres de tension. Cette relation à l’Éternel, par quelle dynamique littéraire passe-t-telle ? Pour y répondre, nous procéderons maintenant à la lecture de chaque texte. Cette lecture ira à l’essentiel, en espérant qu’elle soit suffisante pour faire apparaître la richesse de chaque démarche. 

  • Quelle dynamique linguistique ? Quelle démarche spirituelle ? 
  • Claudel : De l’aveu contrit à l’infinie miséricorde. C’est un texte de fin de vie et d’emblée l’auteur se situe dans la contrition ; tout est pratiquement dit avec : « Je suis une pauvre bête » Parallèlement, il est le seul auteur évoquant des images de punition : « Ces verges pour me fouetter et ce bâton pour me battre, je les baise avec amour ». Image dégradée de soi. Houlette, verges et bâtons. Expiation. Toute la dynamique verbale s’organise autour de cette démarche douloureuse. Le verbe est retenu, les images sont  raresLa marque principale de cette réécriture se situe dans un mouvement de contraction et dilatation. De punition et de gratitude.. Nous sommes là au coeur d’une vérité qui traversera la suite de notre approche : «  on prie comme on croit ». On réécrit le psaume comme on croit. 
  • De fait, la tonalité est tout à fait différente avec la chanson religieuse de Jean. Debryunne : dès l’amorce du texte une familiarité heureuse et détendue s’installe : «Moi, mon Dieu » ou encore, dans une autre chanson : « Dieu est toujours en avance /pour parler des vacances. » Nous nous trouvons là dans une légèreté assumée et revendiquée : , celle du « Folk-Psaume. » C’est à la fois la force et la faiblesse de cette  réécriture. Elle présente certes de belles intuitions : « Sa liberté me libère ». Elle rend la présence de l’Éternel par des éléments festifs de la vie courante  comme ces «vins  gris pétillants » « l’avenir est son jardin » « tu me prépares un  banquet ». Mais il nous faut bien souligner que, si ce texte gagne en séduction, il perd en démarche spirituelle. Ce n’est pas un  jugement de valeur, mais un simple constat littéraire. 
  • « Tu es mon berger, Ô Seigneur. »  Telle est l’ouverture du texte de Robert Jef Mathouret. Ouverture simple exprimant une relation clairement établie presque dans la force de l’évidence. Dès lors le texte a pour dynamique principale  de glorifier cette paix et ce bonheur donné par la Présence. Les adjectifs qualificatifs abondent : «verts pâturages, eaux limpides, merveilleux festin, ta coupe débordante, ton huile vivifiante. » Nous sommes là face à un texte bienheureux, liant la présence de l’Éternel à un véritable bien être, une joie d’être. Et la musicalité du texte vient conforter et amplifier cette bienheureuse perception du monde. Nombre de vers sont des alexandrins dont on sait la force d’harmonie dans la pratique de notre langue. Ce texte présente une fusion accomplie entre le chant populaire, le psaume et la démarche spirituelle. « On prie comme on croit », vous dit-on. 
  • Avec C. Bernard, la relation semble s’installer comme précédemment, par l’affirmation d’une évidence. « Pasteur d’un peuple en marche/conduis-nous par tes chemins . »

Un guide, une voie tracée, un mouvement donné. Tout est clair. La suite du texte est pourtant marquée par une interrogation qui exprime quelque trouble : « Mais comment reconnaître le Seigneur ? ». Nous retrouvons là au d’une démarche typique du psaume : une attente, un désir, le souhait d’une présence pourtant admise dès les premiers versets. 

L’originalité de cet auteur est de faire émerger dans sa réécriture la présence de Jésus, comme réponse à son interrogation. Dans cette émergence se noue à la fois une grande liberté prise avec le psaume et une grande fidélité inscrite dans une démarche chrétienne. Rappelons-nous les mots de Jésus : « je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi ». [4] Nulle trahison installée dans le texte de réécriture, mais une simple fusion entre les prophéties et les Évangiles. L’audace et la liberté peuvent donc être partie prenante de cet exercice particulier qu’est la réécriture.

  • Avec Paul Baudiquey : La relation est également limpide et directement assumé, par le rapprochement de deux pronoms personnels Je/Tu : « Et je dirai de Toi que Tu es Bon Pasteur » et l’abondance des majuscules donne déjà au texte une dimension d’Arts Plastiques. Ce premier verset relève presque d’un dessin. Avec cet auteur une relation spirituelle de proximité s’inscrit dans le texte, notamment par la création d’images. L’imagination, cette vertu cardinale, affirmait  Baudelaire entre ici dans sa plus belle dimension créatrice. « Tu fais des archipels aux portes du désert ».  « Quand le brouillard d’automne emplit les chemins creux ». La relation au monde est plus qu’heureuse, elle s’avère fertile de part en part. Dans ce monde fécond, fécondé  nous pouvons « Être le commensal de la table opulente ». Voici que tout devient fête, dans le surgissement inattendu de « la vieille Sara » : Tu m’apprendras le rire de sa vieille Sara/qu’on ne peut T’aimer sans rire à cause de TOI ». 

Parvenus au terme de notre modeste panorama, nous pouvons dégager quelques enseignements de ce qu’est la paraphrase et de ce qu’il lui faut mettre en oeuvre pour accéder au titre honorifique de « réécriture », sachant qu’en ce qui me concerne ces deux mots sont équivalents. Il nous faut d’une part souligner l’exceptionnelle variété des paraphrases. Chaque texte est révélateur d’une démarche personnelle, d’un contexte, d’une situation d’énonciation. Par-delà ces données individuelles ou collectives, ces textes sont révélateurs d’une valeur profondément ancrée dans la culture chrétienne, plus encore dans la culture protestante : la liberté d’interprétation (sous réserve de cohérence, bien évidemment) et la liberté de création. Loin de se contenter de reproduire, la paraphrase crée de nouveaux espaces de sens. 

Il nous faut d’autre part souligner que la paraphrase loin d’être une pâle imitation -ou un fade remix pour faire plus moderne- se présente comme un exercice spirituel. Cet exercice prend naissance au coeur de notre condition et du désarroi que toute prise de conscience de notre finitude peut engendrer. Par une pratique de la langue qui relève de la création poétique, elle met en oeuvre une démarche, une quête vers Quelqu’un de plus grand que nous. Parallèlement ou consubstantiellement elle enclenche par les mots un processus d’appropriation qui rend visible ce qui est invisible.

Si l’on se réfère à la phrase de Paul Klee : L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible, 

on peut affirmer que la paraphrase est un art à part entière.  

Pour le festival « Palmes et Psaumes » 

11 – 14 avril 2024. 
Yves Ughes. 

Avec mes profonds remerciements pour Jean-Luc Lorber, pour le corpus établi et sa précieuse approche. 

Jean-Luc Lorber : Les paraphrases du psaume 22, au XXème siècle. Revue des sciences religieuses. 81/3.   2007. https://journals.openeditions.org


[1] Livre des Psaumes. Psaume 23. 

[2] Jean-Luc Lorber : Les paraphrases du psaume 22, au XXème siècle. Revue des sciences religieuses. 81/3.   2007. https://journals.openeditions.org. P. 3 

[3] Gérard Bocholier, Le poème exercice spirituel – Ad Solem Éditions SA. Paris, 2014. 4ème de couverture. 

[4] Jean, 14-6

– Échos d’un Festival heureux de poésie de la foi à Cannes. 6. Galerie de photos, par Jacqueline Assaël

Le cercle des poètes (de la foi) réapparus sur l’Île Sainte-Marguerite
Sylvie Cadier, notre guide au Mémorial Huguenot, évoquant la mémoire des pasteurs emprisonnés sur l’Île, au temps des guerres de religion
Inga Vélitchko lit ses poèmes en russe, Anatole Vélitchko bat la mesure et traduit en rythme, en français

Gérard Scripiec déchaîne l’allégresse:

« Regarde mon cheval… Regarde-le… »

Et Jean Alexandre lui emboîte le pas, déchaînant lui aussi l’enthousiasme, avec son humour, sa verve et son amour des textes
Olivier Millet distille l’évolution de la compréhension de l’histoire de Jonas, chez les poètes, au fil du XVIème siècle et le public, concentré, se passionne devant la finesse de ses analyses, pleines de sens
En clôture du Festival, le parcours d’Yves Ughes en poésie narrative, des Rolling Stones à Bach, « Que ma joie demeure »

– Échos d’un festival heureux de poésie de la foi. 5. Photos, par Anatole et Inga Vélitchko

En route vers l’île Sainte-Marguerite et le Mémorial Huguenot
La Côte d’Azur, vue de l’Île Sainte-Marguerite
Inga au Mémorial Huguenot
Inga en vedette
Anatole aussi
Bientôt un film…
Inga sur la Croisette
Lecture de psaumes bibliques et modernes
Public. Un lecteur du poème de Attila József, « Un psaume tranquille », en hongrois
Silvia Ill: Conférence sur la berceuse de Matthias Claudius
Waltraud Verlaguet: Conférence sur Meschthild de Magdebourg
Poèmes d’Inga Vélitchko en russe et en français: rythmique et émotions
Marie-Christine Gay commentant le psaume 139
Gérard Scripiec, Poèmes
Jean Alexandre, Lettre à l’angelesse

Yves Ughes présentant sur le thème de la gratitude son recueil « à défaut de se faire », avec Clara Campagno

– Échos d’un Festival heureux de poésie de la foi. 4. Textes de l’atelier d’écriture sur thème biblique

Atelier animé par Yves Ughes

Poème de Maria Blasquez

Poème de Marie-Christine Gay