





Le recueil de Jacqueline Wosinski ne laisse personne indifférent. Des lectrices lui expriment leur gratitude.
Avril 1994 : génocide des Tutsi au Rwanda. Le choc
Le sept avril 1994, comme chaque matin, j’écoutais les nouvelles sur Radio France International. Une voix annonça que l’avion qui ramenait le président du Rwanda à Kigali, la capitale, avait été abattu la veille au soir. Le présentateur ajoutait que la première ministre ainsi que les Casques bleus belges qui la protégeaient avaient été tués et que des massacres de personnes identifiées comme Tutsi étaient perpétrés à travers la ville.J’ai lu ton recueil dans le bus un peu vite et l’ai relu ensuite en mêlant les poèmes avec ton récit.
C’est bouleversant et tellement beau …
C’est un écrit tout en finesse mais tellement puissant !
Un de ces livres dont la lecture nourrit.
Pas de descriptif, juste des liens d’humanité. MERCI.
Un livre qui fait la différence : il y a un avant et un après sa lecture…..
Je ne dis pas « bravo », c’est de l’ordre du « merci ».
C’est l’évangile en action, l’amour au milieu de l’horreur…
L’amour qui fait revivre.
L’amour qui ne brise pas le lumignon qui fume encore …
Annie B.
Merci pour ton recueil de poèmes magnifique, percutant, émouvant, quel bel hommage à tous nos amis, nos collègues, nos élèves, à Rosa notre rayon de soleil…
Annette V.
ELLE SE NOMMAIT ROSA
Vivait ici
Je sais
Une simple jeune fille
Qui se nommait Rosa
Rosa Uwimana[1]
Elle n’avait pour richesse
Que courage
Et gaieté
Plus d’un homme voulut
Dessous lui la coucher
Mais elle attendait celui
Qui chérirait sa source
Peut-être l’avez-vous oubliée
Dans sa maison de pisé
Prenant soin de ses puînés
Travaillant à la houe
Son jardin infertile
Où se mêlaient agrumes
Haricots et maïs
Sa voix claire
Dans les tâches ordinaires
Rythmait les dons du Père
Peut-être l’avez-vous oubliée
Peut-être même direz-vous
Qu’elle n’a pas existé
Mais elle a cherché le bois
Le long de ce sentier
Choisi les herbes douces
Aux vieux yeux fatigués
Et tiré l’eau du puits
Ci-gît une jeune fille
Victime d’un génocide
Sous une parcelle de terre
Entourée de cyprès
Charnier nommé cimetière
Elle se nommait Rosa
Rosa Uwimana
[1] Kinyarwanda: Uwimana = Français : « Qui est à Dieu ».

L’antique poète grec, Pindare (VIème-Vème siècles avant J.-C.), dessine en 2 vers le chemin d’une existence, celle d’Aristoménès d’Égine, lutteur, qui, après un certain nombre d’épreuves sévères parmi les hommes, remporte une victoire aux Jeux Pythiques et aboutit à la sensation de la caresse lumineuse de Zeus.
(Les Jeux Pythiques se déroulaient à Delphes, en alternance avec d’autres Jeux, dans d’autres cités grecques, et avec les Jeux Olympiques, beaucoup plus connus.)

Quelques éléments de commentaire:
Pour commencer dans la carrière, il a certainement fallu qu’Aristoménès d’Égine, lutteur, remporte un premier combat, sans même imaginer que ce modeste triomphe déclencherait un jour un couronnement aux Jeux Pythiques. Pindare sait que l’autorisation de se mettre en route est aussi enthousiasmante que l’accomplissement d’une vocation, situé au point d’arrivée. Car cette libération met en œuvre des forces juvéniles et tout un déploiement de soi, telle la mue d’une cigale. La lutte commence donc par une provision de vivres, attribuée comme des arrhes, sur le chemin.
Dans le dos d’Aristoménès, des intrigues sont fomentées, à Égine. Pindare ne s’y attarde pas, au début de son ode où il les mentionne un peu obscurément. Il préfère orienter le projecteur vers l’athlète. Mais justement, après la suavité du triomphe initial, il annonce des époques plus sombres où « le charme déchoit », des temps où la violence des ouragans a des effets ravageurs et laisse les athlètes à terre. Bien des obstacles ont dû guetter le lutteur d’Égine : les blessures physiques, la supériorité des concurrents, les refus contestables de sélection aux divers concours de la Grèce…
Alors surgit le doute, même si s’abstrayant d’une écume conjoncturelle, il s’enfonce sourdement, obstinément, dans son cœur de métier. Car les athlètes n’ont qu’une carrière assez brève. Or, quand Pindare assène cette évaluation : « De l’ombre, un songe… », c’est l’épaisseur du rien, sa profondeur infinie, qui est en cause, la proclamation définitive du néant de l’activité humaine.
Pindare répond, comme un oracle. En quelques mots, il nous retourne et nous convertit à la lumière : une victoire aux Jeux pythiques, ce n’est pas rien. La victoire d’Aristoménès, à Delphes, accorde une mémoire éternelle à son exploit, peut-être à travers une inscription épigraphique, dans le marbre d’Égine, certainement grâce à l’ode de Pindare, mais, fondamentalement, à travers la confiance, désormais imprenable, qui s’inscrit dans son esprit.
Cette victoire n’est pas un hasard, car l’athlète s’est sérieusement entraîné, longtemps. Mais elle aurait pu lui échapper. Bien sûr, il a consulté l’oracle de Delphes, qui la lui a certifiée. L’athlète y croit, mais, tout à la fois, il demeure incrédule, car les paroles de la Pythie ne laissent jamais d’être ambiguës. Alors, malgré tout, malgré sa voix intérieure, qui lui donne son assurance, il ressent son succès comme un miracle, un don imprévisible de Zeus qui advient alors qu’il ne l’attendait plus, au bout du temps qui s’effritait, morose, dans la poussière des palestres, alors qu’il pensait en lui-même : « De l’ombre, un songe : un humain ». C’est précisément la secousse de la surprise, comme un éveil à une autre qualité de la vie, qui donne à son exploit la saveur de la victoire.
Le lutteur a alors l’impression d’entrer dans un état où il pourra boire constamment en lui l’ode pindarique qui lui est dédiée, parce que, désormais, l’épaisseur du rêve est devenue réalité. Il sait qu’il pourra combattre encore, sans âpreté, avec un calme intérieur ; il sait qu’il éprouvera, sans plus jamais de trouble, l’élégance des gestes de la lutte qui révèle l’inhabitation du corps ; et qu’il continuera à inscrire dans l’imagination des hommes la stylisation de son art, manière d’enrichir la somme des représentations entraînant insensiblement le monde vers la conscience joyeuse de soi. Pendant longtemps, il a cru que tout était vain : « D’une ombre, le songe ». Mais, de la profondeur du réel, un frémissement a surgi, le faisceau d’une lueur.
Le poète grec évoque sa clarté à travers des termes évoquant des nuances très subtiles: « un rayon », « une limpidité », « un éclat ». Aristoménès y voit une intensité de lumière, dans le substrat de douceur d’une joie sereine.
Échanger sur la poésie et sur l’amitié en Christ : de vrais défis, par Jacqueline Assaël
De nos jours, chercher à communiquer autour de la poésie relève d’un vrai défi. Non pas seulement, comme le disent les Anglais, d’un challenge qui provoque une stimulation devant une difficulté, mais proprement d’un défi. Il s’agit alors d’un combat dans lequel il faut engager toutes ses forces. À l’issue de cette lutte, on saura si l’on a été capable d’établir un dialogue avec quelqu’un d’autre, si l’on a réussi à le placer en situation de partager toute la richesse humaine ou la profondeur de spiritualité que l’on éprouve soi-même à la lecture d’un texte.
Les auteurs des éditions Jas sauvages sont ces sportifs de l’extrême. Yves Ughes se livre souvent à ce type d’expérience dans des salons du livre où les visiteurs passent nonchalamment d’un stand à l’autre en jetant un regard distrait. Il nous a livré notamment ses impressions à la fois désabusées et combatives dans un article précédent de ce site. Lui, le poète, observe avec une attente un peu désespérée et exaspérée ces « badauds qui souvent passent comme balles de ping-pong rebondissant de romans policiers (fatalement), en romans obligatoirement ‘initiatiques’ avant de débouler en ‘héroïc fantasy’. » Peu d’affluence autour de son étal de poésie… Mais les artistes sont quelque peu entêtés et ils ne se rendent pas facilement. Souvent Yves Ughes me raconte ses combats, littéralement, pour attirer l’attention sur sa parole poétique. Je vous partage volontiers l’un de ses récits, épique :
J’ai ensuite participé à la scène ouverte. Et je te la raconte. Elle se tenait sur la place centrale du village historique de Valbonne, là où se trouvent…. tous les restaurants.
Sur le coup, au milieu des bruits de fourchettes et du brouhaha, j’ai failli jeter l’éponge. Puis je me suis mis sous les vibrations de la citation de Boris Vian : « un homme véritable ne fuit pas, fuir c’est bon pour les robinets. »
J’ai donc ramassé toute mon énergie, bien placé le micro et je suis parti dans un numéro très « rock and roll ». J’ai lu avec en tête un rythme de batterie venu des Stones. En gros, je me suis jeté dans l’arène avec la volonté de combattre. J’ai bien senti qu’une qualité d’écoute s’établissait. Mais tout a été confirmé par un discret monsieur qui est venu me trouver au stand pour me dire : « vous avez réussi à imposer le silence sur la place, et votre lecture m’a bouleversé. » Il était tout ému et je l’étais tout autant de son émotion. Nous avons échangé pendant un quart d’heure, puis il m’a dit : « Vendez-moi le livre qui vous ressemble le plus. Je lui ai dit que tous me ressemblaient, mais je lui ai vendu à défaut de se faire. Il est parti ravi de la dédicace et je suis resté pantois sur ma chaise. Une telle rencontre suffit pour donner du sens à ma présence sur le festival.
Sa force est communicative. Pour ma part, je vais plutôt présenter la poésie de la foi en paroisse, plutôt que dans des salons du livre, mais il m’arrive de traverser les mêmes expériences : l’impression de devoir surmonter tous les obstacles de l’incompréhension, du désintérêt et du recul devant l’étrange que représente aujourd’hui l’expression poétique. Et puis finalement, on retient de belles rencontres et d’heureuses surprises.
La situation est à peu près la même quand je suis invitée à parler de l’amitié dans le Nouveau Testament, sujet d’un de mes ouvrages récents. La solidarité, on connaît ; la fraternité, on comprend de quoi il s’agit. Mais le sens spirituel de l’amitié, sa différence avec l’amour… Bien compliqué, non ? Et malgré tout, la conférencière finit par rencontrer des réactions comme des rayons de soleil, qui lui permettent de récupérer des forces intactes pour le prochain défi.
Rencontre poétique à Nîmes
Le week end dernier j’étais invitée à participer à un culte « Café/croissants » dans la paroisse de la Frat’ de Nîmes. La pasteure Iris Reuter se sentait curieuse, depuis longtemps, de découvrir la poésie de la foi des auteurs des éditions Jas sauvages et elle a remarquablement bien conçu cette journée avec tout d’abord des discussions entre paroissiens autour des tables, sur leur intérêt pour la poésie et le rapport de cette expression littéraire avec la foi. Puis elle m’avait demandé d’intervenir pendant le culte, pour exposer les motivations de mon engagement en poésie dans l’Église et enfin, l’après-midi était consacré à la projection sur écran et au commentaire de textes de Jean Alexandre, Michel Block, Étienne Pfender, Julien Nathanaël Petit, etc.

Le matin, j’étais donc assise à l’une des tables, sans rien dire, un croissant à la main, écoutant les réactions des paroissiens. Mes premières impressions ont été celles d’une grande rudesse dans le propos de la première personne qui a pris la parole, et d’une remarquable maturité dans les relations humaines entre tous les membres de la tablée, due sans aucun doute à la pratique régulièrement entretenue des débats d’idées dans la sympathie mutuelle. En effet les premiers mots prononcés ont été ceux d’un rejet calme mais définitif de la poésie, reçue comme parole obscure et prétentieuse, ou comme structure artificielle de rimes et de strophes sans effet sensible. L’affaire commençait mal ! Et puis j’ai été transportée de gratitude, intérieurement, en écoutant les interventions des autres participants qui, sans contester ce point de vue négatif très personnel, ont à leur tour exposé, avec des mots précis, ce que la poésie apportait d’enrichissement à leur réflexion, en matière de méditation biblique notamment. J’ai découvert que certaines personnes, encore de nos jours, lisaient régulièrement, pour leur plaisir, Hérédia ou Musset et j’ai entendu des paroissiens analyser des passages des conversations de Jésus avec Pierre ou Marie comme de vrais textes poétiques où les espaces entre les mots donnaient matière à communion de sentiments.
À travers le texte de l’Épître de Jacques, « Devenez poètes de la Parole » (1, 26), que j’ai commenté ensuite pour justifier, si l’on peut dire, mon activité de poésie de la foi, la pasteure Iris Reuter m’a dit avoir trouvé une expression satisfaisante, sur le plan théologique, de ce que représente pour elle l’énergie de la foi qui propulse un croyant et l’inspire pour porter l’Évangile.
Autour de Laure Gareil (qui a produit un compte rendu de cette matinée que vous pourrez lire dans l’article suivant de ce site), plusieurs paroissiens se sont rués sur le stand et les livres des éditions Jas sauvages. Il est réjouissant de penser que cette rencontre aura ainsi des prolongements à travers leurs lectures à venir et leur connaissance de la spiritualité des différents auteurs.
L’après-midi, à partir de la lecture de divers textes, les paroissiens présents ont découvert une expression de la foi marquée une poésie qui leur était souvent inconnue mais accessible, dense et évocatrice, souvent en vers libres. Nous avons notamment décortiqué ensemble l’art de la métaphore, qu’il est tellement utile de maîtriser pour apprécier pleinement, aussi, le sens des textes bibliques. Les interprétations de chacun ont nourri de beaux échanges et ont fait ressentir l’intérêt de réfléchir ensemble et régulièrement, en paroisse, pour former et exercer sa sensibilité au message de la foi que chacun formule à sa manière, à travers toutes les situations de la vie.
Réflexion sur l’amitié dans la Gardonnenque, à Brignon
Dans la Gardonnenque, où j’ai été accueillie, hébergée, guidée pendant le week end, la chaleur humaine n’a pas manqué. Belle ouverture vers une réflexion sur l’amitié qui a eu lieu le lundi en soirée. Malgré la menace d’un orage cévenol, le public a rempli le foyer paroissial, pour la plus grande satisfaction du pasteur Frank Massler. La publicité avait été bien faite pour la première conférence du cycle de « l’Esprit en liberté » qu’il a mis en place.
J’ai présenté non seulement le contenu de mon ouvrage d’analyse des passages du Nouveau Testament se rapportant à l’amitié, mais aussi deux recueils écrits en parallèle en des temps où je cherchais à m’assurer qu’une communion spirituelle pouvait perdurer dans une situation où le mutisme pathologique d’un des amis installait une distance qui semblait insondable dans cette relation d’affection.
Par moments, le public attentif a semblé être déconcerté par le message paradoxal du Nouveau Testament plaçant l’amitié au-dessus de l’amour dans le passage de l’Évangile de Jean où Jésus confie son Église à Simon-Pierre qui déclare l’aimer plus que les autres disciples et éprouver de l’amitié pour lui (21, 15-17). L’Évangile, comme la poésie, exigent une remise en question de nos habitudes de pensée ! Et la perception de la poésie, spécialement, ne peut se développer qu’à travers la découverte un peu intuitive du sens des mots, avec un esprit disponible, dégagé de l’expression formatée des sentiments. Peut-être est-ce ce qui a été retenu de notre lecture en commun d’extraits de mon recueil Frère de silence qui a suscité des échos chez les personnes ayant eu l’occasion de se heurter à la même situation d’une communication impossible avec un être brisé par les épreuves de son existence.
Pour conclure, une personne dans le public a eu la bonne idée de lire une citation de Sénèque sur l’amitié, retenue depuis sa scolarité, et fort belle.
Après cette séance, un peu à l’écart du brouhaha joyeux de la collation conviviale, j’ai eu la joie de partager encore quelques idées supplémentaires avec tel ou tel.
J’ai eu le bonheur aussi de découvrir le prix que pouvait avoir un livre sur l’amitié dans le Nouveau Testament aux yeux de certains, quand une dame est venue me demander une dédicace avec beaucoup d’hésitation ; elle a en effet pris un assez long temps de réflexion avant de savoir si je devais l’écrire à son nom ou à celui d’une personne à qui elle voulait l’offrir. Mais elle s’est dit que ce cadeau ferait des jaloux et qu’il valait mieux qu’elle garde elle-même le livre et qu’elle le prête à tous les amateurs ! C’est génial ! Un vrai et large partage d’amitié en Christ. J’ai été enchantée d’avoir à lui faire une dédicace à son nom.
Compte rendu de la soirée du 7 octobre à Brignon
par Odile Gaudin
Un petit mot sur l’amitié
Après la conférence de Jacqueline Assaël, juste partager cette pensée redonnée avec mes mots.
L’amitié est un sentiment certes, donné, à un alter ego, qui me permet de mieux me comprendre, mais qui m’engage dans un projet commun, une responsabilité assumée faite de solidarité, de loyauté…
…L’amitié se construit au fil des jours.
Et tu peux ne pas voir tes amis pendant des années mais, quand tu les retrouves, c’est juste, reprendre le fil des plus beaux jours. Et pour les chrétiens, l’amitié est une relation triangulaire : Lui, Toi et moi…

« Devenez poètes de la parole »
Compte-rendu de l’intervention de Jacqueline ASSAËL
au Temple de la Fraternité
Dimanche 6 octobre 2024
l
Temps d’échange informel, autour des tablées, à propos de deux questions :
– En quoi la poésie permet-elle peut-être de dire l’indicible de la foi ?
– Qu’est-ce qui, dans notre lecture personnelle de la Bible, nous a marqués comme expression poétique de la foi ?
Le départ de l’échange d’une des tablées installées au Temple de la Fraternité était l’incompréhension et l’insensibilité que certains lecteurs peuvent éprouver face à la poésie.
Comment lire les Psaumes lorsqu’on est hermétique à leur dimension poétique ?
Peut-être que la poésie existe, en dehors de la lecture ou de la compréhension que nous pouvons en avoir : elle parle de choses très concrètes (chemin, montagne, champs…) qui peuvent avoir une dimension symbolique qui ne s’impose pas à certains lecteurs mais qui existe malgré tout.
Peut-être alors que la poésie échappe alors simplement à certains lecteurs ?
Malgré tout, certains peuvent être sensibles à la poésie en tant qu’agencement inattendus de mots et de réalités qui créent une dimension, un paysage, des possibles qui n’étaient simplement pas envisageables à certains lecteurs si un texte poétique n’avait pas été écrit.
Pour aborder le sujet de la traduction poétique de la foi, certains lecteurs de la Bible ont été marqués par une image récurrente, comme celle de la lumière qui guide et revigore, d’autres par un livre en particulier, comme celui des Psaumes qui délivrent une sagesse de vie ou comme les cantiques qui peuvent toucher par leur dimension musicale, d’autres sont accompagnés par des textes précis qui synthétisent de manière imagée et puissante leur vision du monde, comme : « Nous savons que jusqu’à ce jour toute la Création ensemble soupire et est en travail jusqu’à maintenant » (Romains, 8, 22)
La forme poétique est peut-être celle qui permet le mieux d’exprimer une forme de foi ou de présence divine ?
La forme poétique est aussi diverse à travers le texte de la Bible : elle n’est pas la même dans les cantiques, les psaumes, les proverbes, les paraboles… comme si la variété des formes pouvait correspondre à une variété d’expression de la foi en Dieu ou de sa manifestation aux hommes, comme si elle pouvait permettre aux hommes de mieux retenir la parole divine.
C’est peut-être grâce à cette mise en forme poétique, dont une partie de l’authenticité nous échappe du fait que le texte nous est accessible sous la forme d’une traduction, que nous pouvons si bien nous souvenir de certains passages.
Ainsi, l’un des convives de la tablée se souvenait clairement de deux passages et de deux paroles du nouveau testament. Tout d’abord lorsque Jésus est abandonné par les disciples, au seuil de la nuit sur le Mont des Oliviers, seul Pierre l’assure de sa présence en lui disant : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ? » (Jean 6, 60-69), propos qui témoigne du soutien de Pierre envers Jésus mais aussi de la force que Jésus incarne. Ensuite la première parole que Marie Madeleine prononce quand elle reconnaît Jésus après sa résurrection : « Rabbouni ! » (Jean, 20, 13-18) qui illustre toute la tendresse et la reconnaissance de l’autorité de cette femme qui s’en remet entièrement à Jésus.
La poésie est-elle alors autant un moyen de dire la foi que de la transmettre à tous ceux qui la retiennent ?
Intervention de Jacqueline Assaël au cours du culte :
– Jacqueline Assaël a esquissé son parcours de vie : elle a vécu les deux tiers de sa vie en dehors de la foi et un tiers de sa vie dans la foi : « Et ça change tout, d’avoir la foi ! » Elle vit la foi comme une assurance, une confiance, une sécurité qu’elle ne connaissait pas avant. La foi lui permet de trouver un sens à la vie, sens qui lui manquait, auparavant. Vivre sans la foi plonge les individus dans une angoisse dont ils ne sont pas pleinement conscients mais qui est bien présente.
– Jacqueline Assaël explique l’interprétation qu’elle donne du « Devenez poètes de la parole » de l’épître de Jacques. « Poète » est à prendre dans le sens étymologique du mot dont il provient : « poète » signifie « créateur » en grec ancien. L’expression « poètes de la parole » signifie à la fois « créateurs de la parole de Dieu » par le fait même que chacun s’empare de la parole de Dieu et la rend vivante en soi et « créateur de la parole de foi » par le fait que chacun peut créer, écrire une parole qui témoigne de sa foi.
– Jacqueline Assaël pense que le travail d’écriture poétique au sein de l’Eglise protestante est essentiel pour permettre à certains, qui vivent dans la foi, d’exprimer leur relation à Dieu et à d’autres, qui sont en recherche de foi, de lire des témoignages personnels. En effet, un athée a constitué un système de pensée cohérent, qui lui correspond. Si un individu lui présente un système de pensée dont les fondements sont théologiques, l’athée s’en détournera parce que ce nouveau système de pensée ne lui correspondra pas du tout et qu’il n’y trouvera pas de sens. Alors que si un athée lit un poème qui témoigne de la foi en Dieu d’un individu, il sera avide de comprendre comment cette foi peut exister, comment elle peut aider quelqu’un à vivre, comment elle peut s’exprimer.
– Depuis qu’elle est à la retraite, elle a développé une activité d’édition de textes poétiques écrits par des paroissiens et des pasteurs qui disent leur foi, leur difficulté à nouer un lien avec Dieu, leur désarroi dans certaines épreuves à travers des textes poétiques. En effet, Jacqueline Assaël pense que la poésie est essentielle pour faire rayonner la foi à l’extérieur de l’Eglise. Son travail d’édition permet de transmettre cette foi vivante, qui s’exprime dans une poésie contemporaine, libre de toute contrainte formelle.
– Jacqueline Assaël donne quelques exemples de questions soulevées par les auteurs de certains des recueils poétiques qu’elle publie : comment continuer à vivre une relation d’amitié avec quelqu’un qui s’enferme dans un mutisme pathologique ? Comment exprimer et vivre le deuil après avoir perdu sa mère ? Comment nouer un contact avec Dieu, lorsque cela paraît difficile et fugace ?…

Ce texte est reproduit à partir du site poestrafestival.com, avec l’aimable autorisation de Julien N. Petit
Me voilà oiseau-lecteur guidé par la voix brute et légère du Haïku qui me parvient comme un jet de caillou. Les Haïkus d’Etienne Pfender invitent à un vol au-dessus de la Bible, qui ne peut être qu’un vol au-dedans, à l’image de la caverne de chair qui sauve et enferme Jonas pendant 3 jours.
L’impair prime dans l’alliance de ces vers, suscitant par leurs mots pensées et émotions suspendues, saisies et aussitôt coupées dans leur élan, dans une retenue pleine de grâce. Sans oublier la surprise, caractéristique de l’écriture du Haïku, comme de la grâce :
« Hiver ou printemps
dans ses entrailles puantes
zut comment savoir »
*
« hissant une lame
au reflet du soleil d’été
près de là un bouc »
Double surprise ici, dans toute la force poétique : celle du vers rejoignant la forme sombre de l’animal qui détourne nos yeux du couteau qu’Abraham tient au-dessus de son fils, et qui n’ira pas plus bas, car l’Eternel a pourvu.
On n’entre pas dans un Haïku, écrit Etienne Pfender, « en passant sous un arc de triomphe, mais en se laissant cueillir par la simplicité sincère de ce qui donne à lire ».
« six soirs et matins
l’Eden comme un rocking-chair
au septième jour »
Par gros temps de précarité, il existe mille raisons de se glisser dans la grâce du Haïku, comme de se tenir dans l’équilibre fragile du rocking-chair.
Voir l’article paru sur le Forum protestant
en cliquant sur l’image de l’étang ci-dessous

Première partie : La ligature d’Isaac, selon Søren Kierkegaard et selon Nouaison
par Jacqueline Assaël
La Bible rapporte des expériences de vie, dans la foi, d’êtres humains qui sont ses auteurs connus ou inconnus, Ésaïe, Luc, etc., ainsi que leur entourage. Ces expériences sont intemporelles, puisqu’elles sont de nature spirituelle et que l’Esprit n’est pas affecté par le temps. Les aventures de la foi vécues au cours de nos existence ont donc tout à voir avec tel ou tel épisode biblique qui s’en rapproche, sur le fond, même si les circonstances particulières sont différentes.
Il est difficile de communiquer sur son rapport vécu avec Dieu, c’est pourquoi la Bible ne peut pas être lue superficiellement, à la va-vite, mais demande à être méditée pour que les lecteurs entrent en communion avec les situations évoquées et comprennent ainsi les particularités du récit qui en est fait. La poésie se trouve dans le même cas : elle cherche à faire partager des émotions, des rapports humains, une vision du monde ; tout cela demeure très intuitif, un peu insaisissable, mais elle parvient à établir un pont, une passerelle d’humanité entre l’auteur et les lecteurs, si ces derniers acceptent d’être attentifs et s’ils disposent d’éléments qui éclairent leur compréhension.
C’est dans cette idée que le livre dont il est question dans cet article : Nouaison, recueil de poèmes suivi de Genèse et nouaison, à la manière de Søren Kierkegaard a été composé. La réflexion sur le passage biblique racontant la ligature d’Isaac, dans le livre de la Genèse, a pour vocation, en plus de son intérêt intrinsèque, de suggérer les grandes orientations spirituelles du recueil Nouaison. Voyons comment.
Le silence d’Abraham
Søren Kierkegaard est un philosophe et théologien danois du xixe siècle, qui exprime un luthéranisme exigeant, sombre et tourmenté quand il observe l’humain, mais radieux et enchanté quand il découvre en permanence la présence de Dieu autour de lui, notamment dans la lumière des paysages de forêts et de lacs de son pays. Il est réputé pour avoir une écriture absconse, mais il faut distinguer entre ses traités philosophiques, souvent assez compliqués, et son Journal, qui est très prenant et très accessible. Il médite sur l’épisode de la ligature d’Isaac dans un livre intitulé Crainte et tremblement, reprenant ainsi une expression de Paul pour définir le respect humain, face à Dieu : « Avec crainte et tremblement, travaillez à votre propre salut » (Épître aux Philippiens, 2, 12). Pour lui, la rencontre avec Dieu est plus qu’impressionnante. En atteste l’histoire d’Abraham qui, à un moment de sa vie, comprend qu’il lui faut sacrifier son fils Isaac à Dieu.
Kierkegaard ne lit pas cet épisode biblique comme un discours simplement édifiant ou symbolique. Il cherche à imaginer l’état d’esprit d’un être humain placé dans la situation d’Abraham, pour qui obéir à Dieu implique l’anéantissement de soi-même, de toutes ses fiertés, de tous ses espoirs dans le monde humain. Il représente tout d’abord son personnage comme nécessairement enfermé dans un mutisme profond, car sa conception extrême d’une foi infinie ne saurait entrer en dialogue avec l’instinct maternel de Sarah, par exemple, ou avec l’instinct de vie d’Isaac. Pensant que personne autour de lui ne sera capable de le comprendre, Abraham, le père des croyants, l’ami de Dieu, renonce à parler à des humains auxquels il démontre, coûte que coûte, la profondeur d’une foi totale, folle, monstrueuse selon leurs critères.
Cet Abraham de Søren Kierkegaard pourrait donner un des modèles du personnage masculin mis en scène dans mon recueil précédent : Frère de silence. Là aussi un être se mure dans une solitude intérieure exaspérante, presque désespérante, car il lui est impossible de partager l’intensité des épreuves que la foi elle-même avive en lui.
Le sacrifice d’Isaac
Dans son livre, Kierkegaard imagine plusieurs versions du départ d’Abraham et d’Isaac et plusieurs scènes correspondant à l’instant du sacrifice :
(Crainte et tremblement, traduit du danois et présenté par Charles Le Blanc, Paris, éd. Payot &Rivages, collection « Rivages poche / Petite Bibliothèque, 2000, p. 47, 48, 49, 50)
Comment imaginez-vous vous-même que vous vivriez cette aventure spirituelle d’Abraham ? Kierkegaard se pose quant à lui la question car sa foi l’a placé en situation de croire devoir renoncer à l’être en qui il voyait le plein bonheur de sa vie, pour leur bonheur mutuel et l’accomplissement de leur relation avec Dieu.
Dans Genèse et nouaison, cette question est reprise, avec les données suivantes : Dieu n’agrée pas le sacrifice des enfants ; la situation évoquée par le sacrifice d’Isaac correspond au mouvement de son père de livrer son fils à Dieu, de le livrer à la foi. Kierkegaard omet une hypothèse, dans son catalogue de situations : Isaac est peut-être d’accord pour couper avec les sécurités humaines et pour plonger en Dieu, jusqu’à la mort :
Il faut imaginer Isaac avec un visage solaire, comme celui des jonquilles. Il est silencieux, pour répondre au silence d’Abraham, pour le partager et le conforter. Il s’ajuste et trouve sa place dans cet ordre des « chevaliers de la foi » distingué par Kierkegaard. Comme eux, il va au-delà du sens commun : sur la seule suggestion de son intuition et d’expériences confuses, il se risque en effet inexplicablement à être lié et à livrer son existence à Dieu, seul moyen de vérifier la bienveillance de sa justice et de s’en convaincre ; à cette fin, il autorise le pouvoir et le savoir silencieux de son père à l’entraver, puis à l’abandonner, pour recevoir l’héritage de la foi et la continuité de l’alliance divine.
(Nouaison, Marseille, éd. Jas sauvages, p. 58)
Il faut s’engager loin dans les impressions de la foi pour se débattre avec ces idées d’abandon des liens humains, de risque absolu. Nouaison tente l’expérience, dans cette réflexion à la suite de Kierkegaard, et dans une version poétique de la situation, à suivre, dans le deuxième volet de l’article.
Deuxième partie : Voir surgir des mots comme « nouaison » qui disent le lien spirituel et sa liberté sans attache, qui irradie
Le lien spirituel dans Crainte et tremblement, de Kierkegaard :
La ligature d’Isaac, puis Agnès et le triton
Revenons quelques instants à Kierkegaard. Dans Crainte et tremblement, il illustre à travers deux histoires ce que représente pour lui une situation de lien spirituel. Il le fait successivement en essayant d’imaginer les relations entre le patriarche et son fils, lors de l’épisode de la ligature d’Isaac. Abraham se tait, car tout est indicible, au-delà de la parole au moment où il s’apprête à sacrifier son fils. Mais ce geste l’engage dans la manifestation une foi absolue, impensable qu’il accomplit de telle sorte qu’Isaac lui-même, pensant mourir, est forcément impliqué dans le même mouvement d’abandon à Dieu. Abraham dénoue alors le lien paternel qui l’attache à son fils ; il le confie à Dieu. Il l’abandonne à sa foi propre, d’adulte. Mais simultanément, éclot ainsi, forcément, à travers cette expérience de salut, la foi d’Isaac, non plus en son père, mais en Dieu ; ainsi, puisqu’Abraham est le père de tous les croyants, se réalise pour la première fois la dispersion de la foi à travers toutes les générations à venir. Isaac est délié de l’autorité paternelle d’Abraham, d’évidence lié pour toujours à Dieu, mais encore indissolublement noué à son père par cet instant de partage où leur présence mutuelle était requise pour que la foi glisse vers ce nouveau segment que devient Isaac, sur la corde des générations.
Kierkegaard imagine ainsi le mode d’attachement de deux êtres entre lesquels la foi se diffuse, d’une génération à l’autre. Puis il change de cadre narratif et il se réfère à l’histoire d’Agnès et le triton, poème dramatique d’Andersen, pour transposer la scène d’illumination spirituelle dans le cadre d’une histoire qui se passe entre un être masculin, le triton, et ladite Agnès. Dans le récit de Kierkegaard, la jeune fille s’aventure au bord d’un lac. Le triton, qui a tous les savoirs, tombe amoureux d’elle, il la porte un peu au-delà des berges de l’étang et ils regardent l’horizon. Agnès vit là la commotion de la beauté du monde. Rendu muet par un intense déchirement intérieur, le triton abandonne alors Agnès, renonçant à solliciter d’elle une union qui serait une déchéance, après cette découverte de l’absolu. Une question existentielle torture alors Kierkegaard : Agnès et le triton peuvent-ils alors continuer à vivre dans une espèce de solidarité spirituelle, malgré le départ sans retour et sans explication de ce génie des eaux, à travers qui la présence de Dieu – rien de moins et rien d’autre –, s’est révélée à Agnès ?
Le recueil Nouaison, comme réponse à la recherche spirituelle de Kierkegaard
Le recueil Nouaison met en quelque sorte en scène la suite de cette histoire racontée par Kierkegaard ; la poésie cherche à expérimenter les émotions qui peuvent suivre après la disparition du triton, quand s’élève tout de même son éternelle prière implicite de communion avec celle à qui il a communiqué les fondements d’une spiritualité.
Le mot « Nouaison » est étrange ; il a surgi comme titre et il scande le recueil, pour signifier les impressions subtiles éprouvées par le personnage féminin qui sillonne en l’occurrence la vallée de l’Eyrieux moirée de l’or des genêts et les pentes du mont Mézenc (à la place des paysages du Danemark propres à l’univers de Kierkegaard).
Elle arrivait
De loin
Libre et déliée
Arborant
Son simple appétit de jonquilles
Comme un appeau
– Un peu pipé –
Elle arrivait
Dorée de liberté
*
Aurait-il dit ‘Nouage’
Elle a dit ‘Nouaison’
Son voyage commence dans le bonheur et le calme d’une idée de liberté ; puis se produit une espèce de détachement, quand le souvenir du lointain triton et ses effets s’estompent, presque jusqu’au désenchantement.
L’échappée
Tiède
L’insignifiance d’une clairière
Pulvérisa
L’âcreté de sa tension interne
Comme un non-lieu
« Le temps nous élargit »
Dit-elle
Comme l’espace des souvenirs
Mais le recueillement, face à une abside de pierre ocre cernée d’une odeur de lilas, sécrète cette idée et cette situation de nouaison, c’est-à-dire la condition des jonquilles, lorsqu’elles sont soulevées par le vent et qu’elles libèrent en elles les germes sans substance d’un rayonnement immatériel, autrement dit la diffusion d’une foi qui se répand dans un paysage de printemps :
Parce que l’humaine nouaison
Des jonquilles
Fructifie d’or éteint
D’un cornet
D’un concert de paroles
Audibles
Dans le sas insonore
Et les brouillards du vent
D’une vigueur fanée
Qui se métamorphose

Palmes et psaumes
Le début de l’Avent a été l’occasion de commencer à préparer le Cinquième Festival de poésie de la Foi qui se tiendra dans la paroise de l’Église protestante unie, 7 rue Notre-Dame, à Cannes (06400).
Après le culte, la paroisse s’est en effet réunie pour un repas convivial dans ses locaux de la Colline et, en guisse de pousse-café, une lecture de poèmes effectuée par Yves Ughes et moi-même a permis à l’assistance de faire connaissance avec une partie de l’équipe organisatrice et des intervenants du Festival qui aura lieu au Printemps, du 11 au 14 avril 2024. Marie-Christine Gay et Christian Barbéry participaient également à la fête et ils ont posé ensemble les bases d’un duo pour une présentation des psaumes, qui s’inscrira dans le programme du Festival, parmi de multiples autres séquences.
Un Festival international, c’est-à-dire ouvert à des inspirations d’horizons divers
Le pasteur Christian Barbéry a souligné le caractère international du Festival, sans prétention mais avec une large ouverture. Effectivement, comme dans ses éditions précédentes, la poésie de la foi sera évoquée non pas seulement dans son expression qui se développe actuellement en France dans le cadre du protestantisme, mais aussi en particulier à travers certains ses aspects de la mystique et du piétisme allemands, grâce aux exposés de Waltraud Verlaguet ou de Silvia Ill sur Mathilde de Magdebourg ou Matthias Claudius, et à travers les inspirations slaves d’Inga Velitchko. La diversité géographique offre l’occasion de situer nos points de vue actuels sous l’éclairage d’un riche panorama qui se déploiera à travers l’espace et le temps. Elle permet de réfléchir sur les caractéristiques et la pertinence de notre propre pensée. Elle donne de la profondeur et du recul.
Dans le même esprit, un parcours nous conduira aussi à travers l’évolution de la littérature protestante, grâce à la soirée proposée par Olivier Millet ; des points de comparaison seront ainsi établis entre divers types d’expression de la foi, dans le passé; notre poésie actuelle révèlera ainsi ses spécificités.
Une invitation aux Îles de Lérins
Les paroissiens de Cannes ont déjà inscrit dans leur agenda la date et l’heure du coup d’envoi du Festival qui aura lieu à midi sur l’embarcadère des îles de Lérins, le jeudi 11 avril. Nous prévoyons en effet d’entraîner à la suite des intervenants présents, tout le public qui voudra participer à une visite du mémorial huguenot de l’île Sainte-Marguerite, avec une lecture poétique sous les eucalyptus.

Cette première rencontre de l’Avent
Certains paroissiens de Cannes se dont déjà signalés spontanément comme volontaires pour participer aux lectures qui se succèderont, au cours du Festival, avec notamment dans l’après-midi du vendredi, un focus sur les psaumes, qui donneront, avec les palmiers cannois, leur estampille particulière à cette manifestation Palmes et psaumes.
Au cours de ce début d’après-midi, des textes de plusieurs auteurs parus aux éditions Jas sauvages ont été lus : Michel Block, Gérard Scripiec, Jean Alexandre, Nicolas Dieterlé, Yves Ughes, moi-même…, et les paroissiens de Cannes ont pu se familiariser avec cette famille de poètes très divers, mais réunis par la foi.
Il s’agit bien de se familiariser avec la poésie, en effet. Les textes ouvrent une approche sensible d’univers personnels où les auteurs expriment leur manière d’aborder la prière ou leur sensation de la présence de Dieu dans diverses circonstances de leur vie. Ils apportent des couleurs et un compagnonage dans le champ d’une recherche spirituelle. Certaines personnes, dans l’assistance, nous ont dit ce qu’elles trouvaient à partager dans ces lectures à voix haute et bien sûr, les poètes présents en ont été heureux. Comme quoi, les lectures poétiques apportent une réciprocité dans la communication du bonheur.
Le partage poétique est une démarche qui se déploie lentement et de manière continue. C’est pourquoi, en dehors des quatre jours du Festival d’avril, nous avons prévu des moments de rencontre, comme ce premier dimanche de l’Avent, pour faire connaissance et poser des jalons. Nous avons apporté des livres, sur le stand des éditions Jas sauvages et ils nourriront le trajet de ceux qui en ont fait l’acquisition enthousiaste. Déjà avant le Festival nous cheminons donc ensemble.
Cette approche de Charles Péguy a été présenté à la Salle des Meules de Vence, le Vendredi 24 novembre, dans le cadre des Rencontres « Vence en Poésie » .

Nous l’avons éprouvé lors de nos précédentes séances, notre travail consiste à conduire vers la poésie en détruisant les clichés et les obstacles qui nous séparent d’elle.
Ce sera ce soir plus vrai que jamais.
En effet la vie et l’oeuvre de Charles Péguy demande une disponibilité intellectuelle à laquelle nous ne sommes plus habitués en ces temps numériques et de réseaux sociaux invitant au manichéisme et à l’invective facile.
La vie de Charles Péguy est effectivement émaillée de prises de position complexes et pour tout dire déroutantes. Il se trouve toujours là où on ne l’attend pas, et quand on le saisit sur une route, il semble la prendre à l’envers.

Portrait de Charles Péguy par Jean-Pierre Laurens
Le voici Républicain, c’est une catégorie, mais il investit la République d’une notion troublante : La révolution sociale sera morale ou ne sera pas » [1](1901). D’autres pensent au contraire que la révolution n’a rien à voir avec la morale et que « la fin justifie les moyens ».
Le voici catholique, c’est une catégorie rassurante mais Péguy ne peut rester en place et le voici affirmant : L’Eglise ne s’en tirera pas à moins d’une révolution sociale ».[2] Quand on voit les difficultés qu’a le Pape François à faire évoluer l’Église, on se dit que la modernité de Péguy a encore de beaux jours à vivre.
Cet auteur qui se plaît dans l’oxymore renverse donc toutes les barrières et se plaît à mêler les contraires. Il est tout à la fois socialiste et anarchiste, catholique et libertaire.
De nos jours, ces types de liaison sont dangereuses. La nuance et l’intelligence dérangent. Nombreux sont donc ceux qui, en aparté, se plaisent à réduire, à caricaturer. Fleurissent ainsi les termes les plus simplistes. Péguy serait ainsi un « fanatique de Jeanne d’Arc », un catholique conservateur. Et le tout pourrait être résumé dans un mot couperet : cet auteur est indéniablement, irréversiblement, incurablement réactionnaire.
Pour lutter contre ces images figées, il nous faut faire un effort d’authenticité et d’honnêteté intellectuelle.
Et donc reconnaître dans un premier temps que Charles Péguy a fourni nombre de bâtons pour qu’on le batte.
Dans Le Petit Journal daté du 22 juin 1913, il écrit ces mots : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos. [3] ». Quand on sait que le 31 juillet 1914, au café du Croissant « ils ont tué Jaurès » il faut bien reconnaître que cette invitation de Péguy fut pour le moins malheureuse.
Circonstance aggravante, Péguy revalorise des mots qui, sous le poids de l’Histoire, deviennent autant de buissons épineux.
Il glorifie la famille et pour lui le travail est une valeur cardinale. Par Jeanne d’Arc il trouve un ancrage sur terre, la France, sa patrie. Travail, famille, patrie : le triptyque de Vichy est sans appel il revient, par anachronisme, comme un ricochet assassin dans l’œuvre du poète.
Pour aborder cette œuvre, il nous faut retrouver la valeur première des mots, avant qu’ils aient été souillés par l’Histoire. Il nous faut retrouver les mots dans leur émergence première. C’est un passage obligé pour entrer dans son œuvre poétique.
La travail est pour Péguy l’expression d’une noblesse, celle de l’ouvrier et de l’artisan. Sa défense ira de pair chez lui avec une attaque en règle de son monde : « c’est exactement dans cet ordre, en commençant par les bourgeois et les capitalistes, que s’est produite cette désaffection générale du travail qui est la tare la plus profonde, la tare centrale du monde moderne. [4] ».
Il en va de même pour la famille qui n’est pas chez lui la structure dépositaire du conformisme, elle s’offre au contraire comme lieu de transmission des valeurs et de la vie.
« Ce sera son nom et ce ne sera pas son nom, puisque ce sera (devenu) le nom de ses fils.
Et il en fier dans son cœur et comme il y pense avec tendresse.
Que lui même ne sera plus lui-même mais ses fils.[5] ».
On le perçoit donc avec clarté, pour aborder cette œuvre inclassable, il nous faut abandonner toute tentation de classement et accepter la refondation des mots.
Pour avancer dans notre propos, nous suivrons trois étapes.
Charles Péguy, dans sa vie comme dans son oeuvre, n’est jamais de tout repos. Et c’est heureux.
Pour comprendre son oeuvre, il nous faut cerner ses entrées dans le siècle, elles sont éclairantes.
Dès le début de l’affaire Dreyfus, le poète est dreyfusard. À sa façon. Pour nous tout est simple, placé dans la perspective de l’histoire. Mais n’oublions pas le rôle de l’église et de sa presse, à commencer par La Croix et le Pèlerin, qui ont brillé par leurs caricatures antisémites et d’une grande cruauté envers Zola. On écrit ainsi dans un éditorial consacré au procès de « J’accuse » en citant Zola : Étripez-le !
Péguy entre pourtant dans la défense du Capitaine avec des mots de connotations essentiellement chrétiennes : de toutes les passions qui nous poussèrent dans cette ardeur et ce bouillonnement, dans ce gonflement et dans ce tumulte, une vertu était au coeur et c’était la vertu de charité. ».
Quand il adhère au socialisme, Péguy n’en est pas plus reposant. À l’heure de la lutte des classes qui divise le monde en « bons » et « méchants » il apporte un supplément perturbant. Ce qu’il est convenu d’appeler « le peuple » est mythifié, le peuple est le nouveau messie qui va apporter le bonheur sur terre. Péguy nous met en garde, en inversant une phrase de Beaumarchais : « Il ne faut pas non plus que le peuple veuille tout savoir sans avoir jamais rien appris. Il ne faut pas que le peuple non plus ne se soit donné la peine de naître peuple.». Et voici jetées bas les mythologie de quatre sous, parce que pré-fabriqués.
Il sera tout aussi inclassable dans le cadre de l’église : rien ne lui est plus étranger que la morale confortable diffusé par les catéchismes et qui permet d’avoir, comme Tartuffe, de « petits arrangements avec Dieu ». Le voici affirmant : « Gardons-nous d’exercer une autorité de commandement moraliste » ajoutant : « lorsque la vie surnaturelle reflue, le moralisme triomphe ».
Péguy est donc sans cesse en engagements et en ruptures, mais un mot unifie toute son existence, il s’agit du mot « exigence ». Nous allons le vérifier par son oeuvre.
B) LE MYSTÈRE DE LA CHARITÉ DE JEANNE D’ARC.
Le titre n’est pas porteur dirait-on aujourd’hui, il fait référence à un genre théâtral qui s’épanouit au Moyen-Âge, et nous sommes en 1910. Pour mémoire, en ces temps, Georges Claude met au point le tube de Néon, la comète de Haley est photographie et Marie Curie isole le radium. En remontant au Moyen-Âge et en se dirigeant vers Jeanne d’Arc, Péguy fait preuve de passéisme.

Il suffit de lire la réplique suivante pour se convaincre du contraire. Avec ce texte l’auteur nous place au coeur d’un problème qui demeure dans notre contemporanéité : la permanence du Mal.
Ô mon Dieu, si on voyait seulement le commencement de votre règne. Si on voyait seulement se lever le soleil de votre règne. Mais rien, jamais rien. Vous nous avez envoyé votre fils, que vous aimiez tant, votre fils est venu, qui a tant souffert, il est mort, et rien, jamais rien (…) Des années ont passé, tant d’années que je n’en sais pas le nombre ; des siècles d’années ont passé ; quatorze siècles de chrétienté, hélas, depuis la naissance et la mort et la prédication. Et rien, rien, jamais rien. Et ce qui règne sur la face de la terre, rien, rien, ce rien que la perdition. Quatorze siècles (furent-ils de chrétienté), quatorze siècles depuis le rachat de nos âmes. Et rien, jamais rien, le règne de la terre n’est que le règne de la perdition, le royaume de la terre n’est que le royaume de la perdition[6]. (…) Comment se fait-il que de bons chrétiens ne fassent pas bonne chrétienté ? [7] ».
Jeanne D’Arc souffre d’acédie. Une maladie qui vient du doute installé dans la vie spirituelle. Il a pour conséquence la dépression, l’ennui, la torpeur et un repli sur soi.
Ce n’est pas une maladie du passé, elle peut resurgir dans le monde moderne, celui de la démocratie qui place l’homme face à lui-même, à son problème existentiel. Vivre en collectivité, socialement, participer à la vie du pays est un bien précieux. Mais il ne suffit pas pour répondre à la question essentielle de notre présence sur terre et sur le sens qu’il faut lui donner.
On ne dépasse cette question qu’en la déposant dans le temps durable. On dépasse le drame d’être en l’inscrivant dans une relation de foi charnelle dans le monde, avec la création du monde.
Et vous vigne, soeur du blé. Grain de la grappe de vigne. Raisin des treilles. Vendanges du vin des vignes. Ceps et grappes des vignobles. Vignobles des côteaux.
Vin qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur. Vigne, vin qui fut bu par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes bu.
Vigne, vigne sacrée, vin qui fûtes changé en sang de Jésus-Christ, un jour entre les jours et qui tous les jours aux mains du prêtre êtes changé, n’étant plus vous-même,
mais étant le sang du Christ.[8]
Que l’on soit croyant ou pas importe peu, ce que dit ce texte est notre besoin de fusion avec le monde, et donc de spiritualité. Nous sommes loin de la société de l’argent et de la consommation. Émerge alors dans le Mystère le personnage d’Hauviette qui fournit un contrepoint à l’acédie de Jeanne :
Prier en se levant parce que la journée commencera, prier en se couchant parce que la journée finit et que la nuit commence, demander avant, remercier après, et toujours de bonne humeur, c’est pour tout ça ensemble, et pour tout ça l’un après l’autre que nous avons été mis sur terre.[9]
Nous pouvons dès lors aborder un autre Mystère : Le Porche du Mystère de la deuxième vertu.
C) C’EST ESPÉRER QUI EST DIFFICILE.
Pour respecter le temps imparti, cette partie laissera la parole presque entièrement à la poésie de Péguy.
Écoutons simplement en exergue ce dit de ce texte le préfacier Jean Bastaire :
« Péguy s’y est engagé en pleine détresse parmi un champ de ruines. Hormis ses enfants, plus n’était sauf de ce qui avait donné un sens à sa vie. La trahison du Dreyfusisme, et l’avilissement du socialisme avaient sapé sa foi révolutionnaire. [10] »
« À l’anémie de l’être, quand on n’a plus envie que de se coucher et mourir, Péguy oppose une cure radicale. Il ne fait pas au moyen de raisonnements, encore moins d’admonestation ou de consignes. Il a horreur de la morale et se moque de la psychologie. Sa thérapeutique est spirituelle. Elle a pour instrument le poème. [11]
Au nom de quoi, Péguy cède la parole à Dieu
Dans le regard et dans la voix des enfants
Car les enfants sont plus mes créatures
Que les hommes
Ils n’ont pas encore été défaits par la vie
De la terre.
Et entre tous ils sont mes serviteurs.
Avant tous.
Et la voix des enfants est plus pure que la voix du vent
dans le calme de la vallée.
Dans la vallée récoite.
Et le regard des enfants est plus pur que le bleu du ciel
que le laiteux du ciel, et qu’un rayon d’étoile dans
la calme nuit.
Or, j’éclate tellement dans ma création.
Sur la face des montagnes et sur la face de la plaine.
Dans le pain et dans le vin et dans l’homme qui laboure
et dans l’homme qui sème et dans les moissons et dans
la vendange.
Dans la lumière et dans les ténèbres.
Et dans le coeur de l’homme qui est ce qu’il y a de plus
profond le monde
Créé.
Si profond qu’il est impénétrable à tout regard
Excepté à mon regard.
Dans la tempête qui fait bondir les vagues et dans la
tempête qui fait bondir les feuilles.
Des arbres dans la forêt.
Et au contraire dans le calme d’un beau soir.
Dans les sables de la terre et dans la pierre du foyer et dans
la pierre de l’autel.
Dans la prière et les sacrements.
Dans la maison des hommes et dans l’église qui est ma
maison sur la terre
(…)
J’éclate tellement dans toute ma création
Dans l’infime, dans ma créature infime, dans ma servante infime,
Dans la fourmi infime[12].
Ce texte qui vient conclure notre propos concentre les principales données de l’oeuvre poétique de Charles Péguy. Cette volonté de dépasser le malheur par une démarche de vie. Et, chez lui ce dépassement se fait par la poésie. Qu’est-ce à dire ? Nous l’avons bien perçu la poésie et avant tout chez rythme. Comme l’affirmait Roland Barthes le rythme est au commencement. Il scande à la fois la présence et la disparition de l’objet du désir.
C’est par le rythme lancinant, par ses répétitions que le poète s’approprie ce monde qui tend à se dérober vers le néant.
Ainsi se met en place une communion, avec la création et donc avec le créateur.
Communion accomplie par la langue, la relation physique avec le monde et le mots.
L’homme dès lors peut espérer dans un monde qui le porte et le dépasse, il peut, comme Jeanne, espérer sans motif, sans but, hors d’elle-même, sans savoir comment.
Et lorsqu’elle fut remplie d’espérance alors elle fut pénétrée des moyens de réaliser cette espérance. [13]
Le 19 novembre 2023.
Vence.
[1] Jean Bastaire. Péguy tel qu’on l’ignore. Editions Gallimard. Collection « Folio-Essais » (N° 282)
Quatrième de couverture.
[2] Id. Ibid.
[3]Le Petit Journal, daté du 22 juin 1913
[4] Jean Bastaire. Péguy l’insurgé. Collection Traces/Payot. Paris. 1975. Page 147
[5] Charles Péguy. Le porche du mystère de la deuxième vertu. Collection Poésie/Gallimard. Paris 1986. P. 31
[6] Charles Péguy. Oeuvres poétiques et dramatiques. Éditions Gallimard. « La Pléiade » Paris.Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc 2014. P. 403
[7]Id. Ibid. P. 404
[8] Id. Ibid. P. 418
[9] Id. Ibid. P. 428
[10] Charles Péguy. Le Porche du mystère de la deuxième vertu. Opus cité. Préface de Jean Bastaire. P. 7
[11] Id. Ibid. P. 7
[12] Id. Ibid. pp. 18-19
[13] Charles Péguy. In l’Action Française, juin 1910. Entretien avec G.Valois.