– Un thème biblique, une image : la nouaison, par Hervé Carbuccia

En préambule, je soulignerai que J. A. a « encadré » sa lecture directe de l’épître en grec par une mise en lien entre la démarche de Paul « offrant » Onésime et celle d’Abraham offrant Isaac. Faisant écho à l’ouvrage Genèse et nouaison, dans lequel elle expose l’interprétation de Kierkegaard du « sacrifice d’Isaac » ; Jacqueline Assaël propose de déduire qu’Isaac était pleinement en accord avec ce que son père avait « entendu » pour se mettre en marche vers le mont Morya.

Notons que cet épisode de l’Ancien Testament pointe vers le fait que le recours ultime est Dieu. La prière d’Abraham et Isaac va vers Dieu et ceci les relie dans la même foi et l’amour-agapè au-delà des liens de filiation !

Mettons la focale sur l’épître étudiée :

Paul écrit à Philémon, qu’il a évangélisé et baptisé à Colosses, car un de ses esclaves – Onésime – s’est enfui de sa maison et réfugié auprès de Paul.

Paul est en captivité et soumis aux lois romaines, il est obligé de renvoyer Onésime chez son maître. Onésime étant devenu chrétien par l’intermédiaire de Paul, aux yeux de ce dernier, la réalité doit être reconsidérée !

Cet esclave (un meuble de la maison de son maître selon le droit en vigueur dans le monde antique) est maintenant un frère en Christ pour Paul et pour Philémon.

Paul utilise cet argument avec finesse mais aussi avec insistance pour que Philémon se prépare à recevoir son esclave en frère…

En s’adressant à son « cher ami », la traduction ne rend pas la force des termes, l’apôtre n’hésite pas à rappeler à Philémon qu’ils sont liés par l’agapè (puissante énergie d’amour dont Dieu est la source) qui ne se limite pas aux sentiments.

Paul fait appel à cette énergie qui meut Philémon depuis sa conversion afin qu’il reçoive favorablement sa requête.

En mentionnant la façon dont Philémon mettait en pratique l’agapè lors de sa conversion, Paul rappelle que la foi doit être manifestée en actes !

Confesser sa foi à un moment donné n’est pas l’aboutissement du cheminement spirituel d’un chrétien. Le chemin se continue en approfondissant la connaissance de Dieu. Cette connaissance conduira à manifester les effets de l’énergie spirituelle (action de l’Esprit-Saint) qui a renouvelé le converti.

En l’occurrence, Paul signifie à Philémon qu’accueillir Onésime en frère manifestera « le bien » auquel l’union avec Jésus Christ conduit quand le converti mobilise cette énergie dont il est désormais dépositaire.

L’apôtre insiste sur cet aspect car il n’ignore pas que l’âme par ses mouvements propres peut s’interposer et empêcher de « faire le bien ». L’anthropologie tridimensionnelle qu’il a développée dans d’autres épîtres permet une lecture éclairée de ce qu’il écrit à Philémon. Nous pourrions le résumer ainsi :

Par cet enchainement logique, Paul inscrit en filigrane dans sa lettre que le fait que la plénitude reçue dans l’union spirituelle avec Dieu ne peut pas rester une expérience strictement intime, elle doit aussi se manifester publiquement quand les circonstances le nécessitent.

Une lecture hâtive pourrait conduire à voir en Paul un manipulateur…

Une lecture attentive (de surcroît dans le texte grec) oriente plutôt vers un frère investi d’une autorité indéniable qui refuse de contraindre celui qu’il a amené au Christ. Par là, il choisit de rappeler à Philémon les liens qui les unissent pour que ce dernier reconnaisse en Onésime le frère qu’il est devenu par l’entremise de Paul.

Les résonnances avec le sacrifice d’Isaac sont multiples grâce aux lumières que J.A. nous a apportées :

Paul est lié à Christ depuis son expérience sur le chemin de Damas, lui le zélé pharisien qui avait fait ligoter nombre de disciples de Christ auparavant, Paul est dans les chaînes mais il accepte cette « ligature » au Nom de Christ.

Philémon est lié à Paul parce qu’il a été « enfanté » par le travail d’évangélisation de ce dernier. Onésime est lié à Paul de la même manière et par conséquent, Onésime et Philémon sont liés par l’amour fraternel en Christ. En définitive, comme Abraham était appelé à sacrifier son fils, Philémon est appelé à se tourner vers Dieu pour écouter ce qu’Il a à lui dire au sujet d’Onésime !

Cette courte épître recèle une connaissance bien plus étendue qu’il n’y paraît lors d’une lecture rapide. Sans forcer le texte et la pensée de Paul, il est pertinent de voir ici la façon dont le changement opéré par l’Esprit-Saint dans la profondeur d’un être peut renverser une institution séculaire (l’esclavage) en accomplissant l’évolution d’un disciple sur la voie de la perfection par Christ.

À la différence de la révolution qu’a tenté de conduire Spartacus, 75 ans avant notre ère, il s’agit ici d’un changement intime qui influencera la société et retentira sur le plan politique.

En conclusion, nous méditerons sur les derniers propos de J.A. dans cette étude biblique : 

Dans sa souveraineté, Dieu a manifesté en Jésus le profond besoin de tout être humain de changer. Ce changement ne peut survenir que dans l’alliance – toujours des liens – avec Son Fils qui nous conduit jusqu’à l’accomplissement de notre évolution dès que nous choisissons de Lui dire « Oui ».